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Histoire imaginaire.

Tirée du livre de Charles Géniaux "Sous les figuiers de Kabylie"

 --Scènes de la vie berbère--  (1914-1917) 

Editeur : Ernest Flammarion 26, Rue Racine Paris.

Depuis quelques jours, je suis l'hôte du caïd Chabane Djenoun. Chez ce Kabyle de l’espèce la plus réfléchie, le front bombé s’augmente de deux bosses qu'un phrénologue étudierait curieusement. C’est un homme dont on dirait en France “qu’il a une forte tête“. Le bas de son grand front est ridé transversalement. Que de soucis inscrits dans ces ravins de chair ! Les yeux, de la nuance des châtaignes, ont le regard froid de l’administrateur habitué à dominer les mouvements de son sang. Une barbe de chiendent envahit les lèvres qui peuvent dissimuler dans cette brousse sourires et grimaces. Les mollets de Chabane sont nus et ses chaussettes s'évasent comme des bottes à revers sur ses babouches. A fréquenter ce président pensif, je l'estimai. Par lui je me convainquis que la plupart des Berbères sont des hommes tristes sous leur beau ciel et l’incomparable Djurjura, s'il enchante les artistes, ne nourrit guère ses habitants qui pourtant chérissent leur pauvre et merveilleux pays. Ces Africains qui passent pour les plus réalistes des êtres ont au cœur cette grande poésie: l'amour du sol natal.

 …Mon ami Chabane Djenoun philosophe chaque  jour avec moi. Prudent il se garde de juger les gens et les événements. Tandis que nous nous promenons, il se contente de m'exposer les faits. Peu à peu de la réunion de ces observations un peu grises s'exhale l'âme kabyle, une âme peut-être sèche mais enfin une âme souffrante et, à ce litre, digne d'intérêt. La canne haute, le Caïd me montre le firmament, beau de cette lumière que nous venons adorer nous autres septentrionaux des brumes océaniques ; puis sa canne descend sur le prestigieux panorama où les villages berbères sont posés sur leurs pitons rocheux comme des colliers à grains de corail sur leurs écrins.

   - Combien y a-t-il de gens heureux dans ces tribus, soupira Chabane ? Cependant la volonté de tous ces Kabyles de conquérir un peu de bonheur est servie par un grand effort. Parlerai-je de leur sobriété ? Ce ne sont pas les excès qui les endettent. Levés avec le jour, - le soleil est leur réveil-matin, de même que le couchant sonne chez eux le couvre-feu, - avant de partir aux champs ils prennent un peu de couscous sans viande, car dans la plupart des familles on ne mange de viande que toutes les deux ou trois semaines. De toute cette journée, ces travailleurs ne trouveront dans leur capuchon que les quelques figues sèches emportées qu'ils mangeront pour se soutenir.

   Le soir, au retour, chez eux, ils croqueront un triangle d'ar'roum, cette galette d'orge cuite par les femmes et, avant de se coucher, ils reprendront du couscous aux pois secs et aux fèves. Les veuves, les orphelins, les pauvres, les infirmes se contenteront, trop souvent, d'herbes sauvages et d'une horrible farine de paille ou de son. « Chaque jour, même menu, sauf en automne, à l’époque des figues fraîches et du raisin. Alors on voit les Kabyles maigres comme le bois sec engraisser en cette saison. « Leurs distractions, me demanderez-vous? Parler !

Oui, bavarder. Aucune djemaa (1) couverte n'existe cependant à Taourirt-Mimmoun et lorsqu'il pleut chacun doit rester au logis. Dans ces conditions les dépenses somptuaires étant réduites à néant, je crois qu'un homme, un travailleur, peut vivre avec quinze à seize francs par mois. Et j'en fais le compte exact. Trois litres d'huile à 0 fr. 80 ; de Forge pour 4 fr. 50; une trentaine de sous de légumes secs ; autant pour la viande ;  2 fr. 50 de figues et 3 francs de blé remplissent l'estomac d'un Berbère. Je ne parle pas, bien entendu, des femmes qui se contentent de beaucoup moins. C'est vous assurer que lorsque l'amin annonce une « ouzia », un partage de viande offerte par une famille en l’honneur d'un mariage ou d'un enterrement, la nouvelle réjouit la population. Une récolte en céréales est-elle bonne, nos amin (2) provoquent les générosités des propriétaires et les « ouzia » se multiplient. Mais ne parlons pas de l'abondance des récoltes, soyons modestes. Dans nos tribus du Djurjura, les grains produits par notre sol ne peuvent nourrir plus de quarante jours les habitants. Il faut acheter le reste.

   « Les “ouzia“ de la fin du Ramdam et l’aumône en l'honneur des premiers labours, sont donc accueillis avec faveur par mes administrés les plus dénués. Je me joins quelquefois aux amin et aux chefs de quartier qui se rendent chez un éleveur de bœufs gras et lui en offrent un prix moyen puisque cette viande est destinée à faire la joie des pauvres. Par-dessus le marché, le propriétaire reçoit la bénédiction du village. En Kabylie, je vous l`assure. Cette bénédiction n'est pas encore tenue pour de la monnaie de singe ».

    Un sourire ambigu de Djenoun souligne ces dernières paroles. Nous descendions un sentier en corniche. Au-dessus de nous, sur les pentes, s'étageaient de ces merveilleux frênes taillés qui prennent des allures de lampadaires géants. Le président soupira :                               

   - Là, devant nous, ce frêne à grosse tête émondée qui étend deux massues menaçantes m'a donné bien des soucis. Cet arbre appartient à deux frères ennemis et il faut que l'amin, chaque été, afin d'éviter les contestations, vienne présider à la cueillette des feuilles qui nourriront les bêtes privées de pâturage, - car en Kabylie les frênes sont nos prairies aériennes. Le plus ennuyeux c'est que le sol lui-même appartient à un troisième frère, et il se plaint que le  piétinement, à l’époque de ces récoltes, lui cause du tort. Il a raison. Ils ont tous trois raison.

 « En d'autres villages il existe de gros oliviers indivis et il faut voir la jalousie d'un frère lorsque les branches, mieux exposées, avantagent son parent. Jadis il n`en fallait pas plus pour provoquer une guerre de çofs. » Plissant malicieusement ses yeux, Chabane continua :

   - Les pères de famille devraient bien n'avoir qu'un fils et des filles. Comme les filles sont déshéritées, suivant nos usages kabyles, les causes des litiges disparaitraient. Vous pourrez m'objecter que la fille touche une dot en se mariant et que, chez nous, c'est le mari qui paie au lieu d'être payé comme chez vous. A la vérité, le père de la jeune fille empoche les six cents, huit cents et jusqu'à deux mille francs qu'il reçoit de son gendre; par contre il devra, sur cette somme, vêtir sa fille et lui donner des bijoux afin de se faire honneur à lui-même.

   « D'ailleurs, en cas de divorce, le mari se substituant au père peut demander à son tour mille francs d’une femme payée six cents francs, ainsi le mariage devient une opération fructueuse. Aucun pouvoir ne peut obliger un époux divorcé à l’abandon de ce droit. Il reste le maître de son ancienne femme jusqu'à ce qu'il ait touché sa dot d'un nouveau mari. Néanmoins si la femme ne se plaît pas avec ce nouvel époux, elle peut retourner dans sa famille.

Nous disons alors qu'elle est : « Thnoufok », c`est-à-dire : insurgée. Tout ce qu`un homme abandonné peut faire dans ce cas-là, c'est d'obliger la fugitive à se remarier avec un troisième époux qui lui permettra de récupérer sa dot. Et la femme, curieuse, accepte généralement ce nouvel essai, quitte à se sauver encore. Un homme n'est-il pas toujours aimable une semaine?

     « D'autre part, on voit rarement un Beni-Yenni aller chercher épouse chez les Chenacha, ou un Ouadhia chez les Aït-Menguallet. Cela vous explique cette diversité des types entre nos tribus qui vous fait douter de la pureté de la race kabyle. En tous cas, accordez-le, chaque tribu garde au moins son caractère ethnique. »  
 

UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)
UN CAID BERBERE (Beni-Yenni)

 …Nous passions devant la mosquée de Taourirt-Mimmoun, assez misérable édifice qui prouvait la tiédeur du sentiment religieux chez les Kabyles.

   - Et encore, si nous l'avions construite nous-mêmes ? murmure Chabane. Or la légende veut que nous soyons redevables de cette mosquée au Bey d`Alger. Voici dans quelles circonstances. Un marabout de ce village s'était rendu à Alger, au temps des Bey, afin d'y acheter de la poudre. Comme il sortait de la ville, les soldats de garde lui demandèrent:  

« - Que contiennent ces tonneaux chargés sur ton mulet ?

« - Du couscous, répondit le saint homme.

« Les barils ouverts, de la poudre fut découverte, et le saint homme jeté au cachot, car l'on crut à une rébellion de la Kabylie.

« Le lendemain matin, à son réveil, le Bey se trouve transformé en femme. Désespéré il se souvient d'avoir incarcéré un marabout. Il le fait venir et le supplie d`avoir pitié de lui.

 « - A une condition, répond le marabout, tu me rendras ma poudre et tu feras édifier à Taourirt-Mimmoun une mosquée.

« Ce qui fut exécuté. »

   Lorsqu’il eut fini de me raconter cette légende, mon ami Djenoun, rêveur, considéra le minaret. On entendait à cent mètres plus bas, dans la ruelle, des chants nasillards scandés par des tam-tams.

- Une fête pour une circoncision, murmura-t-il.

   Ce sont les femmes et les filles enfermées dans une maison qui se réjouissent à l'écart des hommes.

- Se réjouissent, Chabane ? Quel chant de désolation.

- Vous, Français, accoutumé à la vraie joie, vous en jugez ainsi. Mais nous... D'ailleurs je le reconnais, nous sommes des puritains, des gens sombres. Nous ne savons pas nous réjouir. Tout à l'heure ce tam-tam que vous trouvez lugubre cessera ; un couscous sucré sera servi et puis, quand ils se seront bourrés, les hommes dans une pièce, les femmes dans un autre logis, ils s'en iront dormir sur leurs tapis, dormir... Ah ! La vie est une singulière chose en Kabylie, Monsieur.

- En France aussi, Chabane.

   Ayant encore réfléchi quelques secondes, mon ami prononça:

- Il n'y a qu'un beau moment dans l'année du Kabyle, c'est lorsque vient le plein été et que le propriétaire d'animaux monte jusqu’aux prairies hautes du Djurjura. La neige en fondant fait pousser une herbe odorante. Les troupeaux pâturent. La nuit ils sont ramassés dans des parcs entourés d'épines. Les chiens veillent. Les bergers serrés dans leurs burnous s'accotent pour se réchauffer et se sentir moins isolés dans cette montagne imposante. Les étoiles, vues de plus près dans un air plus limpide, paraissent plus grosses. Les roches, au clair de la lune, rappellent les émaux de nos bijouteries. On se sent plus libres. On éprouve je ne sais quelle délivrance et de dominer tous les villages il semble aussi qu'on ait laissé rouler au fond des vallées ses préoccupations.

   « Oui, c'est un moment heureux, celui du pacage sur le Djurjura et les Arabes célèbrent avec raison les pasteurs, car ceux-là sont libres de leurs têtes et de leurs corps, tandis que le pauvre gratteur de terre kabyle est attaché à son petit bien comme l'âne à son piquet... Voilà peut-être pourquoi beaucoup des nôtres sont colporteurs, à travers le monde, c'est leur seule façon d'être des nomades. »

Un matin, au soleil levant, de la hauteur qui domine Agouní-Ahmed, je regardais scintiller comme des boucliers de bronze les villages circulaires qui coiffaient les sommets des collines. Des nuages somptueux voilaient ou dévoilaient tour à tour ces bourgades. Sur des champs en pente d'une verdeur puissante, des figuiers aux frondaisons circulaires semblaient des danseuses et leurs troncs tors avaient des grâces maniérées. Plus loin, des frênes étaient posés comme des pompons énormes sur le vaste paysage.  Des sentiers orangés se ramifiaient dans les oliveraies et des pampres fougueux, escaladant les arbres, festonnaient, doucement balancés par la brise. Tout l'horizon était barré par le grand Djurjura qu’attendrissait l'aurore ; et rose et bleu, presque idyllique, il n'enfermait pas la Kabylie dans une muraille trop sévère. Derrière moi j`entendis le bâton de Djenoun frapper en mesure la roche de la corniche, car tout semblait médité, des gestes, de l'allure  comme des paroles de mon ami le Caïd, Le capuchon de son burnous de laine fine ombrait son visage mélancolique.

- Quelle impression de bonheur, m'écriai-je, mais d'un bonheur plus ample, plus robuste qu'en

France et l'esprit bondit de cime à cime parmi ces villages magnifiés par la lumière.

   Doucement, il m’approuva, en homme habitué par ses fonctions à s'accorder aux diverses sortes de gens que le hasard l’obligeait à fréquenter. Et tout en murmurant : « Oui, oui, certainement », - il me désignait sur le sentier une troupe de piétons aux gandourahs terreuses, qui remontaient avec la lenteur de la lassitude la rampe conduisant au village. Des sandales en cuir de chèvre, le poil à l'extérieur, chaussaient leurs pieds nus. Leur maigreur bistrée était tachée de plaques de boue. A la taille étaient suspendues leurs faucilles. Ils avançaient les coudes hauts, leurs mains serrant les bâtons qui reposaient derrière leurs épaules. Aux longs visages et aux yeux charbonneux de ces arrivants, Chabane les reconnut pour des gens des Kouriet (3).

- Le paysage est peut-être à votre goût, me dit-il, mais ces pauvres diables, - ils jeûnent sans doute depuis quelques semaines, - n'y sont pas sensibles. Les familles nombreuses ! Quelle belle matière à enthousiasme pour les sociologues ! Et parce que la densité de notre population égale celle de cette Belgique où pas un pied carré qui ne rapporte sa betterave ou son épi, il s'ensuit qu'en pauvre Kabylie, les six enfants de chaque ménage naissant souvent sur des cailloux doivent errer pour trouver pitance.

   Les montagnards des Kouriet accroupis au pied d'un mur, la bouche demi-ouverte, montraient leurs dents, et, passifs, attendaient d’être gagés pour les travaux de sape, la fenaison ou les labours.

- Avant de les mettre à la besogne, il faudra leur donner un couscous bien huilé. Oh ! Oui ! Beaucoup d'huile car leurs jointures sont aussi sèches que la caillasse de ce sentier. Celui qui les embauche doit les remettre en condition de produire un effort, et ces gens mangeraient de l’aube au couchant, sans arrêt, le premier jour. Nous étant approches du pavillon croulant qui

servait de « djemaa »  (4) aux villageois, nous y trouvâmes trois iataren dont les vêtements paradoxaux semblaient faits de trous réunis par des coutures. Cent pièces diverses composaient leurs chemises et leurs burnous miteux. Ces mendiants se rétrécirent de crainte à la vue du Caïd et ils éprouvèrent le besoin de s'expliquer :

- Nous sommes venus afin de vendre des remèdes, du safran, du henné, Sidi.

Ils sortirent de leurs ceintures des sachets qu'ils ouvrirent afin de prouver leur bonne foi.

- Oui ! Oui ! Vous profitez de l'absence des maris, descendus à leurs champs, pour tenter les femmes dépensières avec vos drogues. Les Iataren parurent ne pas entendre cette réflexion.

Immobiles et splendidement abrutis, leurs yeux luisaient comme des gemmes ct sans plus d'intelligence qu'elles. Quand nous fûmes à cent mètres du pavillon, Chabane, la tête baissée, murmura avec un petit sourire :

   - Quels escargots, ces Iataren ! La crainte les a figés dans leurs coquilles, mais, tout à l’heure, peu à peu, ils vont sortir leurs têtes de leurs capuchons, ils tendront le cou, regarderont à droite, à gauche, allongeront leurs bras, étireront leur jambes et puis, ils se glisseront comme des limaces à travers les ruelles, attendant l’occasion d'engluer quelque sotte femme en lui offrant leurs remèdes de sorciers. Nous passions à ce moment devant ce qu'on nomme en Languedoc : un « coin », c`est-il-dire une venelle particulière. Devant un seuil barbare, au sol rocheux poli par les générations, une fillette de cinq ans, les cheveux enroulés dans un foulard écarlate et en petite tunique d'un jaune de bouton d'or, appuyait sa douce figure aux yeux de chèvre sur l’épaule d'un pâtre dodu, presque nu, aux attaches déliées, coiffé d'un pétase en forme de champignon et chaussé de sandales en peau de veau dont les lanières se croisaient en spirales jusqu'à ses genoux.

   Ce garçon de sept ans, déjà grave, semblait un petit Mercure descendu du Djurjura Olympien. A notre passage, sa compagne se serra contre lui et ce berger puéril, avançant le haut bâton d`olivier qu'il tenait à moitié de sa hauteur, le plaça devant la fillette comme une défense.

- Un frère et une sœur, demandai-je ?

- Non ! C’est un petit valet et sa maîtresse.

- D'où viens-tu, mon ami ?

Avec la gravité d'un vieil homme, le pastour répondit que Dra-el-Mizan l'avait vu naître.

- Combien gagnes-tu ?

- Dieu et mon père le savent.

A la fillette nous dîmes :

- Tu aimes bien ton serviteur ; Elle lui entoura la taille de ses bras et lui, cambré, digne, fixait la montagne devant lui. Jamais il ne m'avait encore été donné de contempler telle scène de tendresse dans ce pays austère et j'en fis l’observation. Un soupçon de sourire effleura la bouche lugubre de Djenoun qui prononça :

- On dit de votre pays : la douce France. A chaque sol, ses caractères. Il ne faut pas d'attendrissement en Kabylie si l'on veut vivre.

  Un Kabyle très barbu, la chéchia rouge comme un coquelicot très enfoncée et en burnous d'une blancheur de neige, s'avançait à grandes enjambées sur une délicieuse sente hayée de grenadiers aux fleurs de corail.

- Pas de tendresse, répéta le Caïd, j'entends pour ce qui nous concerne, nous autres Indigènes, mais il n'est pas défendu aux Français de nous donner quelques marques de leur douceur. Tenez, ce Père Blanc que vous preniez pour un Indigène et qui s'en vient de son petit couvent nous donne souvent la sensation d'un autre monde, policé, charitable. Et je dois reconnaître que les Kabyles sont reconnaissants aux Pères de leurs soins, de leurs conseils. Si vos religieux ne nous convertissent guère  - je suis moi-même trop Musulman pour le désirer - ils font aimer la France. Nous nous étonnons et nous ne comprenons pas encore que des hommes peuvent abandonner patrie et famille, pour vivre dans nos villages les plus misérables afin d'aider les plus pauvres, les plus infirmes. Singulière profession que celle d'un Père Blanc ?

Cependant le passant nous avait aperçu. De haute stature, d'une quarantaine d'années, les yeux pâles, le teint roux, la barbe de la nuance du chanvre, ses manières étaient brusques et sa voix sourde mais forte. Il s'en revenait de «  rebouter » le bras cassé d'un enfant.

- Leurs prairies aériennes, je veux parler de leurs frênes, causent chaque année plusieurs morts  et je ne sais combien de fractures, nous expliqua-t-il. Ces gaillards se croient ailés. Les lois de la pesanteur les ramènent trop vite sur le sol. Mais les os kabyles se réparent merveilleusement. Quelle rude race ! Il rit et continua :

   - Diable de race ou quelle race de diables, comme vous voudrez. Tenez, le Caïd ne m'en voudra pas de vous raconter une petite histoire qui lui est passée au bout du nez sans qu'il en ait eu connaissance, je le gagerais. Mon ami Djenoun ne sourcilla pas et le Père Blanc commença son récit.

    … « Il y a de cela... ne précisons rien, une famille kabyle composée du père. Mohamed hen

Mostapha (j'invente le nom), de trois frères, d'une sœur mariée à un colporteur, d'une vieille mère - avait l’habitude de venir nous trouver au couvent. Nous pensions arriver les christianiser et notre Supérieur n'en doutait plus, lorsqu'une nuit, l'un d'eux, à coups de poing frappés sur la porte, nous réveilla

- C`est moi, Mohamed. Ouvrez !

- Que veux-tu ?

- Il me faut tout de suite tel et tel remède.

- Impossible. Ils sont trop dangereux. Nous allons t’accompagner puisque l'un des tiens est

malade et nous les appliquerons nous-mêmes. Le vieillard réplique que nous n'avons pas à le

suivre. Oui ou non, voulons-nous lui remettre les médicaments?

- Non ! Puisque tu ne veux pas nous indiquer leur emploi et que tu refuses nos soins. Malheureux! Ces produits mal employés tueraient au lieu de soulager.

- Ça va bien, nous répond Mohamed, et il s'enfuit. Trois jours plus tard on célébrait l’enterrement de sa fille Fathma, mariée à Silem le colporteur. Enterrement splendide, fastueux pour lequel Mohamed avait emprunté une grosse somme à l'usurier Arezki de Tizi-Hibel. Fallait-il que Mohamed et ses fils aimassent Fathma ? Et l’assistance plaignait Silem que, justement, l'on attendait par le prochain vapeur de France. Eh bien ! Voulez-vous savoir la vérité sur la mort de la femme de ce colporteur ? Le père et ses trois fils, ayant appris que Fathma, en l’absence de son mari parti depuis quinze mois, était devenue grosse, allèrent la prendre à son logis et l’amenèrent dans leur maison. D'abord ils essayèrent de la faire avorter en lui faisant prendre des drogues. N'y parvenant pas, ils pensèrent à nous demander certains produits qui auraient tué une bête. Devant notre refus ils avaient tenu un conseil de famille. Les mains attachées, Fathma fut sommée de donner le nom de l'homme qui avait remplacé son mari absent. Ne doutant pas du sort destiné à son amant, qu’elle aimait, la malheureuse ne voulut pas le trahir. Avec un morceau de bois et de la corde, Mohamed fabriqua un garrot et le mit au cou de sa fille.

 - Répondras-tu ? Quel est le père du bâtard ?

La jeune femme resta muette. Tour de corde au garrot. Cri de douleur.

- Quel est cet homme afin que nous nous vengions.

Stoïque, Fathma serrait les dents. Nouveau tour de garrot. Nouveau hurlement.

- Quel est ce misérable qui nous ravit notre honneur ? Parle ?

Le silence toujours. Maintenant les frères, enragés de haine, moulinent la corde qui se tord, se

rétrécit. Horrible râle de l’infortunée.

- Son nom ! Son nom ! Ou tu meurs.

Sachant bien qu'elle était condamnée de toute façon, car, en Kabylie. Ces choses ne se pardonnent jamais, Fathma n’ouvrit pas les lèvres. Alors sous l’action du garrot, peu à peu ses vertèbres cervicales furent brisées.

   Le surlendemain ses justiciers organisaient cette impressionnante fête de deuil où cent cinquante Kabyles mangèrent de la viande comme ils ne l’avaient jamais fait de leur vie. Lorsque Silem le colporteur arriva, riche de trois mille francs, il les joua dans la huitaine aux cartes. Décidez de savoir s'il le fit par vice ou par chagrin ? Ayant réfléchi, le sage Djenoun répondit :

- Il aimait le jeu, voilà tout !

-Vous les connaissez mieux que moi, Caïd, avoua le Père Blanc.

- Quelle erreur ! protesta Chabane, vous venez de m'apprendre un drame que j'ignorais. Et combien d'autres secrets vous parviennent au couvent que je ne saurai jamais.

Le religieux rit.

   - Vos Kabyles sont trop démocrates pour fréquenter les chefs de votre sorte. Nous autres, petits moines, nous ne les intimidons pas. Tenez ! Vous plaît-il d'apprendre une autre anecdote ? Vous connaissez Aït Rahman ? Ce brave épicier-usurier se croit l`homme le plus civilisé du douar. Or, il s'en revint dernièrement d'Alger chargé de cadeaux pour sa jeune épouse. Mais la jalousie est vive, vous le savez, entre ces dames de village. Le pauvre Aït

Rahman n'osait pas parer sa femme de ses nouveaux achats. Il attendit donc une nuit de pleine lune. Par hasard, le père Supérieur et moi nous avions veillé afin de prendre sur le fait les voleurs de nos roses. Nos voisins ne nous dérobaient pas nos fleurs pour les revendre mais pour en composer des infusions qui guérissent, paraît-il ? Les hommes de l’ivrognerie. Malgré l’excellence du but poursuivi nous voulions pincer les coupables. Donc, à minuit, entendant marcher sur le sentier, nous nous avançons sur la terrasse, et, à travers  notre treille, qu'apercevons-nous ? Une jeune dame française mise à la dernière mode d'Alger, abritant son chapeau à plumes d'autruche avec une ombrelle brodée de fleurs. Grand Dieu ! Les rayons de la lune étaient-ils donc si pernicieux pour son teint qu'elle se couvrit de la sorte ? Une Française élégante, au milieu de la nuit, seule, en pleine Kabylie ! Quelle aventure ! Nous allions l’interpeller et lui démontrer son imprudence, quand un Kabyle trapu la rattrapa :

- Turkia, prononça-t-il, pose ton ombrelle sur l’épaule et ne la tiens pas comme un bâton. Ne marche pas dans ta jupe. Ne te secoue pas de la sorte. « Elles ne font pas comme ça ! » Tiens, vois comme elles marchent.

   Et l'épicier Aït Rahman mimait grotesquement la démarche à petits pas sautillants d'une élégante Européenne.

    Ce pauvre homme ayant acheté une toilette de Parisienne n'osait pas en revêtir sa femme pendant le jour; pour l`essayer, il attendait la nuit et la clarté lunaire.

   Sur ces mots le Père Blanc prit congé de nous. Il s’éloignait quand un cavalier de grande mine, monté sur une mule grasse harnachée d'une « barda » brodée, s'inclina devant le religieux qui lui rendit son salut. Puis ce voyageur à haut turban et fin

haïck disparut dans les agaves et les oliviers.

- Je ne vous savais pas en aussi bons termes avec ce marabout de Tizi-Ouzou, s'étonna mon ami Chabane.

Gaiment le Père Blanc s'écria :

- Comme me le confiait un jour ce pauvre marabout arabe abandonné des Kabyles : « Les gens de ce pays ne veulent plus me donner le baiser sur la tête. Il n'y a plus que les Pères Blancs à me respecter ».

Ayant encore médité, le Caïd prononça :

   - Les “akrouni“ (5) se lassent de donner de l’argent aux marabouts pour en recevoir des conseils. Si les bénédictions maraboutiques ne coûtaient que des prières, les akrouni seraient nombreux comme les cailloux de ce chemin.

  - Oh ! Oh ! Oh ! s’exclama le Père en fixant le Caïd avec une singulière insistance. Etes-vous bien certain, au moins, que les Kabyles aisés, certains Caïds par exemple, n'entretiennent pas encore les marabouts de leurs petits cadeaux ?...

Djenoun ferma les yeux.

   Cet après-midi de pluie, Chabane me retint dans la petite pièce qui lui servait à la fois de bureau et de salon. L'écurie touchait à cette salle et, de temps à autre, Meddour, le cavalier rouge, mon garde du corps, venait s'asseoir familièrement avec nous ou retournait panser son cheval ou bien s'en allait dans les maisons voisines invité par des amis, car les cavaliers sont gens du pouvoir qu'il convient de mettre dans ses intérêts.

  - Ah l’amour-propre des Kabyles leur fait commettre parfois des actes qu'ils regrettent... heu ! Les regrettent-ils vraiment, ces actes, réfléchit mon  ami en me regardant, le menton bas et ses gros yeux remontés vers moi avec une expression ambiguë où l’ironie se voilait de fatalisme.

- Des exemples, Caïd ?

- Des exemples ? Eh bien ! je sais des Kabyles qui ne sont devenus usuriers qu'afin de prouver

qu’ils étaient des malins. Un marchand se montre très âpre au gain « pour l'honneur », comme il le déclare. Tromper un chaland avec art, quelle gloire ? Mieux encore, je connais des jeunes gens laborieux qui devinrent brigands « par orgueil ». Ils désiraient affirmer qu'ils avaient du courage, des ressources, de l’imagination et que si des milliers de montagnards peuvent cultiver leurs champs, il n'appartient qu'à l'élite physique et intellectuelle de mener la vie de coupeurs de route. Ce qui prouve bien en quelle estime les Berbères tiennent les bandits, c'est que l'un de nos présidents, le défunt

A..., donna sa fille à un chef de voleurs.

 « Ne faut-il pas d'ailleurs une habileté réelle en nos villages pour dévaliser les habitants sans qu'ils s'en doutent. Le maniement de la “tanouga“ (6) est un art et les artistes, n'est-il pas vrai ?  Méritent d'être placés au-dessus du commun des mortels. Le fils d’un de mes amis, charmant garçon, il pouvait devenir bachelier, licencie, que sais-je !... passe pour l`un des plus habiles praticiens de la “tanouga“.

Croyez bien que son prestige n'en est pas diminué, au contraire. Il risque un coup de fusil, s'il est surpris ; mais les actions ne sont glorieuses qu'en raison même du péril qu'elles vous font courir. Quel coquet instrument que la “tanouga“. Cette pointe terminée par un petit crochet permet de débarrasser chaque moellon de son mortier. Lorsque le fruit mûr est bon pour la cueillette, un compère placé il la base de la maison visée reçoit dans son burnous tendu la pierre qui tombe sans bruit. Sept à huit fois l'opération est recommencée et les braves gens qui dorment dans la pièce n’entendent rien. Enfin lorsque le trou permet le passage d'un homme, le voleur s`introduit dans la pièce, trotte à quatre pattes comme un chat sans donner l`éveil, dérobe les objets de valeur et s'enfuit. Et même si le fripon se fait tuer ou emprisonner, il ne jouira pas moins d'une réputation propre à consoler ses parents.

   Sur ces mots, de son pas méthodique, Chabane me fit descendre un sentier que les grenadiers et les pampres décoraient. Sous leurs arceaux de verdure, j'eusse rêvé d'une idylle, mais le spectacle d'un jeune Kabyle enlaçant une svelte fille ne se verra jamais en Berbérie ; l'amour, tendresse et galanterie, comme nous l'entendons, n'y existe pas.

  Au détour du chemin nous aperçûmes à l'ombre d'un figuier trois villageois qui, brusquement, abaissèrent leurs mains, puis remontèrent leurs burnous sur leurs têtes. De la distance qui nous séparait d'eux, ils apparaissaient sur l'herbe comme trois tas de farine. Le Caïd paraissait ravi. Son front ride s'éclaircit.

  - Il m'est toujours agréable de prendre sur le fait un amin. J’avais prié celui de ce village de veiller sur les joueurs qui perdent leur bien aux cartes et, que vois-je ? Ces trois personnages maintenant sages comme des marabouts, ne les croirait-on pas en adoration devant Allah ? Sont deux tamen et un repris de justice. Si les chefs de quartier jouent, c'est évident, l'amin n'en ignore rien. Il suffit.

   Nous nous éloignâmes: les joueurs toujours ensevelis sous leurs lainages ne remuaient pas plus que le figuier qui les ombrageait. Après une cinquantaine de pas, Chabane murmura :  

-Faut-il vous révéler l’origine de la fortune de ce repris de justice qui ne manque pas  d'aisance. Le « thajalt » lui fournit les biens dont il vit. Si vous en ignorez la signification, je vous apprendrai qu'il consiste à dérober d’abord, par exemple, un couple de bœufs, et à se rendre ensuite chez le volé auquel on tient ce discours : « Tes bœufs valaient mille francs, donne-moi quatre cents francs et tes bêtes se retrouveront dans tel ravin »

  Comme cette conversation se tient à huis-clos, la victime ne peut que s'incliner devant les exigences du voleur ou doit renoncer à ses bœufs. A peine Chabane terminait-il cette inquiétante confidence, qu'un Kabyle large d'épaules, mince des hanches et au visage effilé d'un beau dessin, baisa sa manche puis lui retint la main avec une affection démonstrative, le priant à diner :

- Je n'en ferai rien, répondait le Caïd. -Je vous en prie ! – N’y comptez pas. - Je vous en supplie !

- J’en serais heureux mais je ne puis vraiment... -Vous me désoleriez. -Je suis touché jusqu’à l’âme et cependant... - Par Dieu ! Ne me refusez pas, notre repas serait manqué sans votre présence...

  Peu à peu les interlocuteurs s'animèrent, se pressèrent, luttèrent de courtoisie. Enfin, ce passant de bonne mine ayant encore posé ses lèvres sur le burnous du Caïd, celui-ci lui promit de se rendre à son couscous.

- Si j'avais accepté à la première demande, j'étais perdu de réputation, me confia Djenoun, lorsqu'ils se furent séparés ; et si ce Kabyle n'eut pas persévéré dans son invitation, je l'eusse tenu pour un homme sans éducation.

   Nous étions rentrés dans le village et nous dûmes nous écarter pour livrer passage à une femme à mollets de coq et grandes dents de loup qui portait sur ses reins osseux le lourd montant d'un métier à tisser.

- La pauvre vieille ! A son âge, quelle pitié !

- Vieille ? Houga ? Trente-cinq ans à peine.

- Quelle plus grande pitié encore ! C’est son mari, qui, naturellement, en bon Kabyle, l’accable de travaux éreintants.

- Vous vous trompez. Veuve, Houga, par amour maternel, s'oblige à cette existence cruelle afin d'entretenir ses quatre enfants. Beaucoup de nos femmes préfèrent misérer que de donner à leurs fils un beau-père. Il y a dix ans, cette femme gracieuse retenait encore les regards de nos hommes quand ils la voyaient descendre à la fontaine. Elle fut demandée par un marchand et un bijoutier. Elle refusa le bien-être en même temps que le bonheur, par orgueil.

Houga croit que, plus tard, ses garçons la récompenseront de son sacrifice et qu'ils diront :

 « Nous te bénissons, mère, d'avoir souffert afin de garder fidélité à notre père et de nous avoir ainsi conservés libres de tout maître ».

   Ahanant sous la poutre qui 1'écrasait et l’obligeait, pour laisser passage,  à marcher de côté comme un crabe, Houga venait de rentrer dans sa cour, lorsque bondirent par-dessus son seuil deux gamins bistrés, aux maigres anatomies à peine voilées d'une petite chemise de laine. Ils tenaient des plats vides, de ces plats de terre cuite décorés de dessins géométriques:

- Voilà Ferhat (le content) et Arezki (l’heureux), les aînés de Houga qui vont chercher de porte en porte le couscous dont ils se nourriront. Les garçonnets descendaient avec des bonds la ruelle. S'arrêtant devant une porte de frêne brut, ils clamèrent :

- La Sekat ! La Sekat !

Une voix gronda :

- Anoua oua ? (Qui lui ?)

Les petits mendiants répétèrent :

- La, Sekat !

Plus rude, la voix reprit :

- Oua Ka ? (Qui, ainsi ?)

Les fils de Houga s'expliquèrent. Par l'entrebâillement du seuil, un bras s'allongea et une main laissa tomber une pincée de semoule dans un plat.

  Après une heure de quête, les petits malheureux allaient rapporter à leur mère un couscous formé de soixante semoules différentes, chaque famille, aussi pauvre fut-elle, contribuant à l'entretien de Houga et ses enfants, car la charité est une grande vertu de la race kabyle, vertu presque contradictoire chez cette population âpre au gain. Mais les contrastes ne sont-ils pas la base même de toute psychologie humaine et l'unité saurait-elle jamais se rencontrer ailleurs que dans le citoyen idéal, construction cérébrale d'un Jean-Jacques Rousseau.

   Le Caïd me ramenait vers son logis lorsqu'un villageois, caché dans une oliveraie, chanta :

 « Je l'ai mangé avec du bouillon »

 « Il m`a mis le feu au corps. »

 « Je l'ai mangé sans apprêt »

 « Mes entrailles se sont gonflées. »

 « Je l’ai mangé avec des mauves, »

 «  Mon ventre s`est enflé. »

 « Je l`ai mangé avec du beurre »

 « Et je sentais le chien. »

 

  - Par Dieu ! Je me contenterais bien de cette nourriture, moi, s'exclan1a une laide fille au nez trop court qui remontait le sentier, chargée d'herbes.

  - Ce chanteur faisait allusion au couscous obtenu avec de la farine de glands doux, triste nourriture, m'expliqua mon ami. Smina, cette pauvresse, l’envie.

   A vingt mètres, au-dessus de nous, une vieille harpie, dont la peau fripée ressemblait à l'écorce d'un orme, bavait en essayant d'atteindre de son bâton les enfants qui voulaient descendre le chemin.

  Djenoun m'apprit que depuis dix ans, Smina, la fille au nez court, travaillait et même mendiait afin d’entretenir cette idiote dont elle recevait parfois des coups.

  - C'est l'amour-propre de cette fille, conclut le Caïd; elle sauva l`honneur de sa famille en empêchant sa tante de mourir de faim. Si elle voulait raconter sa lutte pour secourir cette parente, Smina serait obligée de vous avouer que, certain hiver, elles durent se contenter de paille hachée mêlée au son d'orge. Vous lui voyez dans les bras des herbes : mauves, orties, coquelicots, dont elles fabriqueront un bouillon. Des Smina et des Alima vous en trouveriez à la douzaine dans nos tribus. Trop de dents veulent se nourrir en Kabylie et l'industrie et le courage de nos Berbères ne peuvent suppléer à la pauvreté de notre pays. S'enfermant dans son burnous et son grand front penché vers le sol, Chabane continua d'une voix sombre :

  - J'ai fait un rêve. Pourquoi dix mille et même cinquante mille familles kabyles n'iraient-elles pas s'installer dans le midi de la France ? Vos Basses-Alpes sont dépeuplées. Or, ce département, c'est presque la Kabylie comme climat et comme sol. Oui, pourquoi mes compatriotes n'iraient-ils pas ressusciter vos provinces appauvries en hommes ?

  Après un long silence que traversa le ricanement de l’innocente Alima, le Caïd rabattit son capuchon et soupira :

  - Nous ne sommes pas de plus mauvais hommes que les autres hommes. Vos paysans nous seraient-ils supérieurs s'ils vivaient dans le Djurjura ? C’est la terre qui fait la race. Douce France et heureux Français !

 

1) Maison commune de récréation. Avant 1870. La Djemaa c'était la mairie d'un village berbère.

2) Le maire du village avec des pouvoirs très limités par l'administration française.

3) L’une des tribus les plus sauvages du Djurjura.

(4) Lieu de réunion pour les affaires ou la récréation.

(5) Affiliés à une confrérie musulmane.

(5) Sorte de crochet d'acier en usage chez les perceurs de murailles.

Charles-Hippolyte-Jean Géniaux, né à Rennes le 12 novembre 18701 et mort à Nice le 19 mars 1931, est un romancier, poète, peintre et photographe français. Frère de Paul Géniaux, également photographe, il est marié à Claire Géniaux, elle-même femme de lettres.

Inspiré par la Bretagne et le Maghreb, troisième lauréat du Grand prix du roman de l'Académie française (pour l'ensemble de son œuvre), il est l'un des écrivains orientalistes du début du xxe siècle à avoir inscrit sa soif d'aventures dans l'imaginaire colonial en évoquant l'Algérie et la Kabylie (Sous les figuiers de Kabylie), le Maroc (Une sultane marocaine) et la Tunisie (Le Choc des races). Personnage original, grand admirateur de Romain Rolland, ami du caricaturiste Jossot, Charles Géniaux a été une voix particulièrement critique et discordante sur les questions coloniales. Il a notamment entretenu des liens durables avec les mouvements nationalistes tunisiens. Après la Première Guerre mondiale, Claire Géniaux a poursuivi une œuvre de militante pacifiste et féministe2.

Œuvres

La Vieille France qui s'en va (1903)

La Cité de mort (1904)

Rue de la Femme-sans-Teste, roman (1904)

L'Homme de peine, roman (1905)

Les Témoins du passé (1905)

Le Roman de la Riviera (1906)

Comment on devient colon (1908) Texte en ligne

Le Voueur (1908)

Les Forces de la vie (1909)

Les Musulmanes, roman (1909) Texte en ligne

Petit poète et grand roi (1910)

Les Deux Châtelaines, roman (1911)

Routes françaises au Maroc (1912)

La Bretagne vivante (1912)

Un corsaire de treize ans (1913)

L'Océan, roman (1913)

Les Patriciennes de la mer, roman (1913)

Le Roman d'un gentilhomme (1914)

Notre petit gourbi (1914) Texte en ligne

Les Fiancés de 1914 (1914)

Sous les figuiers de Kabylie : scènes de la vie berbère 1914-1917 (1917) Texte en ligne

La Famille Messal, roman (1918)

Le Cyprès, avec Claire Géniaux (1918)

La Passion d'Armelle Louanais (1918)

Mes voisins de campagne (1920)

Les Cœurs gravitent, roman (1921)

Une sultane marocaine, roman (1921)

Les Âmes en peine, nouvelle (1922)3

La Lumière du cœur, roman (1922)

Le Choc des races, roman (1923) Texte en ligne

La Résurrection d'Aphrodite, roman (1923)

La Bretagne vivante. Les Pêcheurs sardiniers. Le retour des Islandais. Les Sauveteurs bretons (1923)

Pour la gloire, roman (1924)

Une affranchie, roman, avec Claire Géniaux (1924)

Les Faucons, roman (1925)

À l'ombre du clocher (1926)

Les Feux s'éteignent, roman (1926)

Les Ravageurs de beauté, roman (1928)

Les Hiboux, roman (1929)

Font-Colombes : l'amour et l'art, avec Claire Géniaux (1930)

Une femme à bord (1931)

La Découverte de l'amour, roman (1933)

Naïa, la sorcière de Rochefort-en-Terre, récit, Stéphane Batigne Éditeur, 2015. (ISBN 979-10-90887-40-4)4

Les rebouteux du Morbihan en 1900, Stéphane Batigne Éditeur, 2016. (ISBN 979-10-90887-50-3)5

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