Le Printemps Amazigh 1980

Publié le par Med Tabeche

Par Mohamed A. Lahlou dans un entretien avec Ahcene Khellas du Journal « Eldjezair Hiwar »
20 Avril 2017

Ahcéne Khellas : Pouvez- vous nous raconter comment vous avez vécu les événements du printemps berbère 1980 et nous relater leur contexte politique ?

Mohamed A. Lahlou : Ce fut un moment que les militants de la cause amazighe attendaient depuis plusieurs années. La revendication pour les droits linguistiques et culturels remonte, en effet, aux premières années de l’indépendance. Dès les années 1960, des lycéens et des étudiants d’Alger et de Kabylie ont pris conscience de la nécessité de s’organiser pour défendre la langue amazighe. C’est le moment où ont commencé à se constituer les premiers mouvements de contestation d’une manière encore embryonnaire, il est vrai, en raison du contexte politique de l’époque marqué par la répression violente des oppositions au régime de Ben Bella, puis de Boumediene. La période entre 1962 et 1980 a été marquée par une stratégie de destruction de tout ce qui pouvait rappeler la langue et la culture amazighes, y compris au prix de la manipulation de l’histoire et de la sociologie de l’Algérie. Porté par le courant baathiste et les velléités hégémoniques nassériennes, le pouvoir avait pris des décisions telles que l’interdiction des enseignements de la langue amazighe à l’université et la suppression de la chaine de radio en Kabyle qui ne pouvaient que provoquer une réaction d’opposition de la part des berbérophones, plus particulièrement en Kabylie qui avait déjà connu une violente répression entre 1962 et 1965. Le printemps amazigh de 1980 est donc le résultat d’un long murissement politique et culturel ; l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri a été un élément déclenchant d’une protestation qui germait depuis plusieurs années. Il faut ajouter cependant que tout en ne se revendiquant d’aucun parti politique de l’époque, les manifestations du Printemps amazigh ont été portées par des militants qui étaient en même temps sensibles aux idéaux du FFS qui avait inscrit la revendication amazighe, dans sa plateforme politique de 1979. Donc le Printemps amazigh d’avril 1980 a été le résultat des luttes menées depuis l’indépendance, sans oublier celles menées par le courant dit « berbériste » des années 1940, l’Académie Berbère et des écrivains et artistes tels que Mouloud Mammeri, Taos Amrouche et bien d’autres encore.

Ahcéne Khellas : Apres 37 ans du printemps berbère quel bilan peut-on faire de ce long parcours de la revendication amazigh ?

Mohamed A. Lahlou : Le bilan a été malheureusement trop lourd, marqué par des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines d’emprisonnés et d’exilés. C’est un parcours qui a été jalonné de ruptures au sein de la société algérienne du fait d’une répression violente à l’égard d’une partie de la jeunesse algérienne et de la Kabylie qui avait déjà payé un prix très lourd à la libération de notre pays et à la défense de la démocratie. Le pouvoir a, pendant trop longtemps, joué avec le feu en manipulant le discours anti-amazigh et anti-kabyle plus particulièrement. Au lendemain du 20 avril 1980, le pouvoir n’a pas eu le courage de rétablir l’ordre des choses en redonnant sa place à l’identité amazighe originelle de l’Algérie. Certains discours ont attisé les conflits au lieu d’apporter les réponses qu’imposait la réalité historique, culturelle et linguistique de notre pays. Le déni de l’amazighité de l’Algérie n’a servi à rien, sinon à fragiliser la société algérienne.
La reconnaissance de la langue amazighe en tant que langue nationale et officielle constitue une avancée normale et très importante. C’est un acte qui doit être inscrit dans son irréversibilité. Des mesures ont été prises par le système éducatif pour donner sa dimension nationale à la langue amazighe ; elles constituent une réappropriation légitime de l’identité amazighe de l’Algérie. Ce sont des mesures positives. Des voix s’élèvent cependant pour mettre en doute les intentions du pouvoir. Les militants de la cause amazighe demandent encore plus de signes qui confirmeraient qu’il ne s’agit pas de manœuvres sans portée pour l’avenir. C’est à ce niveau que cette reconnaissance ne doit pas rester une reconnaissance de papier, sans effet sur le terrain. Là aussi des mesures doivent être mises en œuvre pour une plus grande visibilité de la langue amazighe dans la vie quotidienne et au niveau des indicateurs sociaux. En quelque sorte, il est attendu des décisions encore plus fortes pour faire participer la langue amazighe dans tous les secteurs de la vie publique.

Ahcéne Khellas : La commémoration de l’événement intervient dans un climat caractérisé par la diversité d’approches et des divergences politiques. Voyez-vous ce climat comme un facteur positif pour la promotion de la revendication identitaire ?

Mohamed A. Lahlou : La commémoration du Printemps amazigh, cette année, intervient dans un contexte politique, économique et social complexe et incertain ; elle intervient également après une longue période de dépolitisation au sein de la société et à un moment où la classe politique a perdu de sa crédibilité auprès des citoyens. Tout cela crée un malaise qui a des conséquences non négligeables sur la manière de percevoir et de réagir aux évènements socio-politiques. La revendication amazighe n’échappe pas à toutes les turbulences que vit notre société. Certains partis politiques, s’ils affichent leur adhésion pour la reconnaissance de l’amazighité de l’Algérie, restent encore dans une argumentation qui n’est plus d’actualité ; d’autres qui étaient à l’avant-garde de cette revendication semblent privilégier l’action politique au détriment de la revendication culturelle. Ce qui interpelle encore plus ce sont les discours qui posent en même temps que la revendication culturelle celles de la régionalisation, de l’autonomie régionale ou même de l’indépendance. Ce sont des discours qu’il ne faut pas ignorer et qu’il faut aborder avec beaucoup de sérieux et d’intelligence. Ce sont des discours qui, sans fragiliser la revendication amazighe, créent un malaise dans l’unité de l’action. Il est important de créer des espaces d’échanges et de réflexion au lieu de terrain de confrontation. Sur ce plan, les militants de l’amazighité ont acquis la maturité nécessaire pour ne pas sacrifier la cause amazighe aux divergences idéologiques.

Ahcéne Khellas : Comment voyez-vous la politique de l’Etat vis-à-vis de la langue et culture amazighe ?

Mohamed A. Lahlou : La décision de la reconnaissance de la langue amazighe en tant que langue nationale et officielle est une décision politique importante ; elle marquera l’avenir de l’Algérie en tant que nation et culture. Il est indispensable maintenant d’aller plus loin en levant toute ambigüité au niveau des intentions, des propos ou des textes qui viseraient à limiter la portée réelle de cette reconnaissance. L’Etat doit agir pour assurer, d’une part l’unité du peuple algérien autour de son authenticité historique et de son identité et d’autre part l’égalité entre les citoyens en luttant contre toute discrimination qui remettrait en question les droits acquis. Sur le terrain de la pratique, il faut que le système éducatif mette en place les moyens pédagogiques qui permettront aux élèves la connaissance de l’histoire réelle de leur pays et de se reconnaitre en tant que citoyens algériens. L’Etat doit faire jouer à l’environnement immédiat des Algériens le rôle de porteur des acquis linguistiques reconnus à la langue amazighe. L’enseignement, les enseignes des ministères et établissements publiques, les indications routières ou autres accessibles aux citoyens doivent faire partie des engagements de l’Etat vis-à-vis de la langue amazighe.

Ahcéne Khellas : Reste- t-il aux partis politiques qui ont porté la revendication amazigh depuis les premiers temps quelque chose à faire pour la langue et la culture amazighes ou bien il est temps de laisser le travail pour les hommes et femmes de la culture ?

Mohamed A. Lahlou : Pour aboutir une revendication culturelle, comme toute autre revendication a besoin d’être portée à la fois par des intellectuels et des hommes et femmes de culture mais également par des personnalités politiques conscientes des réalités et des enjeux. On attend donc des partis politiques qu’ils jouent leur rôle dans la défense des droits des citoyens en matière d’accès à la langue et à la culture amazighes ; il ne faut donc pas que les partis politiques sacrifient les revendications légitimes à des tactiques électoralistes. Nous avons, en outre, besoin, en Algérie, d’hommes et de femmes de culture qui produisent et diffusent le savoir certes, mais aussi qui s’engagent en étant à l’écoute de leur société et en s’adressant à leur société pour porter les valeurs de liberté et de progrès.

Ahcéne Khellas : La revendication amazigh est restée pour longtemps une revendication politique régionale et voire locale (la Kabylie) peut-on maintenant réaliser un synergie nationale et nord-africaine pour promouvoir l’expression amazigh ?

Mohamed A. Lahlou : La Kabylie qui a porté la revendication amazighe, comme elle a porté la revendication nationale et démocratique a, incontestablement, gagné le pari de redonner leur amazighité originelle à l’Algérie et à l’Afrique du Nord. C’est ainsi que cela se passe partout dans le monde, des groupes comme des régions prennent l’initiative de luttes qui se diffusent plus largement pour devenir des luttes et des victoires collectives. Il est incontestable qu’il y a maintenant une prise de conscience de la part des Algériens qui s’acceptent en tant qu’amazighs et qui se sont approprié leur identité et leur histoire. Il est évident qu’il y a également une prise de conscience de leur amazighité par les Nord-Africains ; il suffit pour cela de voir comment se manifeste la revendication amazighe en Libye, en Tunisie et au Maroc. La revendication amazighe est en train de contribuer à forger l’unité politique et historique de l’Afrique du Nord ; c’est un fait social incontestable qui se manifeste aussi en même temps que la revendication démocratique. L’espace amazigh devient un espace unificateur.
                                              (La version en langue arabe est également publiée)

Le Printemps Amazigh 1980
Le Printemps Amazigh 1980

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