Mouloud Mammeri ou la traversée d’un centenaire

Publié le par Mohamed A. Lehlou

Par : Mohamed A. Lehlou.

Refoulé d’une manière absurde de l’université aux premières années de l’indépendance, il n’aura pas assisté à toutes les marches triomphantes qui ont jalonné le parcours de la réappropriation par l’Algérie de son âme berbère. Mouloud Mammeri est né le 28 décembre 1917 au village Taourirt Mimoun, à Ath-Yenni. Son centenaire sera commémoré durant toute l’année 2017. Il meurt, à 72 ans, le 26 février 1989, à son retour du Maroc où il avait été invité à donner une conférence publique. Sur le chemin du retour, tout près de Aïn Defla, à 120 km d’Alger, un accident de voiture allait mettre fin à la vie du grand écrivain et du passionnant chercheur que fut Mouloud Mammeri. La langue et la culture berbères perdaient, en cette nuit tourmentée par l’orage et le vent, leur plus brillant défenseur et protecteur. Il était parti seul, en voiture d’Alger à Oujda quelques jours avant sa conférence. De retour du Maroc, 120 km avant d’arriver à Alger, un arbre s’est mis en travers de son chemin. C’est cet arbre inerte qui mit fin à la vie de Mouloud Mammeri lui qui connut de son vivant tant d’exclusions et d’interdits, mais aussi et surtout tant de reconnaissance et d’affection de la part de ses amis et disciples. C’est ce que chez nous on appelait “el-mekthouv”. La veille de son départ pour le Maroc, il était venu, comme d’habitude, me rendre visite ; je lui avais demandé s’il n’était pas préférable pour lui de partir en avion ; il trouvait que ce serait plus long d’aller à Oujda, via Casablanca, en avion. Après m’avoir dit qu’il était pressé pour aller préparer sa valise, il consentit à rester encore un moment. En partant, ce soir-là, il m’avait promis que dès son retour, il viendrait pour un plus long moment de partage : “Imenssiw amezwarou yedhak a Mo !” Nous ne savions pas que le destin allait décider autrement  et que nous n’allions plus nous revoir. Tout ça, à cause de cet arbre inerte qui s’était mis en travers de son chemin. Un arbre qui allait arracher Mouloud Mammeri aux siens, à ses élèves, à ceux qui voulaient être ses adeptes. Un arbre qui a arraché Mouloud Mammeri au combat identitaire de l’Algérie, au combat qu’il mena sa vie durant pour la reconnaissance de la langue et de la culture berbères. Hélas ! Mouloud Mammeri avait déjà quitté notre monde lorsque la langue berbère a été proclamée langue nationale et, quelques années après, langue officielle. Mouloud Mammeri n’aura pas vu le message de bienvenue à l’aéroport d’Alger en tifinagh, ni le fil des informations de l’APS en tamazight, ni l’enseignement dans les écoles qu’on lui avait interdit, en 1970, à l’université d’Alger. Refoulé d’une manière absurde de l’université aux premières années de l’indépendance, il n’aura pas assisté à toutes les marches triomphantes qui ont jalonné le parcours de la réappropriation par l’Algérie de son âme berbère. Son peuple aura assisté, à tout cela, pour lui ; il lui témoignera sa reconnaissance pendant toute l’année 2017 pour son centenaire d’existence avec lui. L’œuvre de Mammeri gardée en mémoire aura le sentiment de plénitude mais aussi d’une absence à combler.

Le semeur de l’espérance berbère
Un quart de siècle avant son décès, en juin 1963, je rencontrais pour la première fois Mouloud Mammeri. Il était notre examinateur à l’oral de l’épreuve de berbère au baccalauréat. C’est ce jour-là qu’il allait nous noter en tant qu’élèves et que, sans l’avoir prémédité, nous allions partager, avec lui, ce qui deviendrait très vite le combat pour la revendication berbère. Écrivain que nous pensions être un mythe inatteignable, Mammeri devenait un homme simple et accessible, mais aussi un guide qui sera très vite pour nous une personnalité emblématique. C’est cette image que nous avions construite et cultivée de lui. C’est aussi cette image que les inquisiteurs ne lui pardonneront jamais et qu’ils lui feront payer tout au long de sa carrière d’écrivain, de chercheur et d’humaniste, au point de lui reprocher tout simplement d’avoir existé. À ses détracteurs, il avait répondu : “Vous me faites le chantre de la culture berbère et c'est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l'enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.” “C’est dans le sens de sa libération que mon peuple ira.” Lorsqu’à sa mort, ses anciens élèves avaient proposé que l’Université d’Alger soit baptisée du nom de Mouloud Mammeri, le refus des autorités fut sec et sans appel. Mais Mammeri aura eu l’immense mérite de donner au berbère la moisson de militants certains qu’un jour sera le bon. Il aura aussi et surtout donné l’espoir à tous ceux du commun des mortels qui ne croyaient pas que l’impossible allait devenir un jour et pour toujours possible. Il a donné cet espoir, en ce 20 avril 1980, lorsque, pour avoir interdit sa conférence, les jeunes marchèrent pour dire leur colère au pouvoir et même à ceux qui avaient suggéré que l’on bombarde la Kabylie en signe de représailles ; comme si la Kabylie n’avait pas été assez bombardée de 1954 au 1962 par l’armée française, pour l’indépendance de l’Algérie. Lui que l’on disait “berbériste” comme en parlant d’un pestiféré, a donné l’espoir en tête de chaque manifestation au point de devenir le Dda El-Mouloudh d’une identité qu’on avait enfermée dans les geôles de l’ignorance d’une histoire, d’un peuple, d’une nation et d’un droit. Cet espoir, Mouloud Mammeri ne l’a pas semé que dans ou pour sa Kabylie natale, il l’a semé pour toute l’Algérie, pour toute la Berbérie, pour Tamazgha ; il l’a semé dans les Aurès, comme dans le Rif, en Tunisie comme en Libye, au Touat comme au Tafilelt, au Chenoua comme au Mzab, au Hoggar comme dans l’Azaouad. C’est pour cela que partout le nom Dda El-Mouloudh a traversé les espaces et le temps. Il fait partie de ce combat qui a fait qu’aujourd’hui les Algériens se sentent Algériens dans leur âme amazighe. Le semeur d’espoir est devenu un grand Homme de l’Algérie.

L’écrivain algérien lucide
On aura accepté de tous qu’ils écrivent leurs romans dans leur univers de vie, dans leur quartier, leur ville ou leur douar, mais on aura toujours jeté la suspicion et l’opprobre sur Mammeri pour avoir écrit sur la Kabylie. Pourtant il fut parmi les plus grands écrivains de l’Algérie qui auront dit, pendant l’Algérie colonisée et dans l’Algérie indépendante, ce qu’était l’Algérie réelle et profonde. Mais l’Algérie dont il parlait, l’ingratitude et la censure n’en voulaient pas. Parce que l’authenticité de cette Algérie dérangeait les bâtisseurs de l’illusion identitaire quel que soit le prix du sacrifice de l’Histoire millénaire d’une Nation et de son Peuple. Ainsi donc la parution ou la réédition de chaque livre de Mammeri dérangeaient et provoquaient encore plus le raidissement des vigiles. Pourtant, dans tous ses livres, comme dans ceux de Kateb Yacine, de Malek Haddad, de Mohamed Dib, de Mouloud Feraoun et de Jean El-Mouhoub Amrouche, Mouloud Mammeri a fait réexister le peuple algérien dans la production romanesque en la sortant du regard des orientalistes et du regard porté sur les indigènes dans la littérature coloniale.


Chacun des romans de Mammeri a été une œuvre dédiée à une époque de l’Algérie et de la vie des Algériens. Ainsi, La colline oubliée (1952) fut un récit de la vie intime de Tasga, un village de Kabylie dans les années 40, Le sommeil du Juste (1962) raconte la dure expérience de l’immigration algérienne, sa désillusion et sa prise de conscience politique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, L’opium et le bâton (1965) fut le seul vrai roman sur la Guerre de Libération et qui fut porté à l’écran, en 1970, La traversée (1982) retrace, au travers d’un journaliste, l’expérience de Mammeri, entre le Sahara, Alger et son village natal où, après tant de désillusions, il viendra se laisser mourir, loin des démagogues et des inquisiteurs. Mouloud Mammeri, qui n’était pas un idéologue ni un démagogue consacra ses romans à décrire la réalité de sa société en s’imposant un “devoir de vérité”.  Mouloud Mammeri a été également un dramaturge. Il publia respectivement Le banquet ou la mort absurde des Aztèques (1973) dans lequel certains ont vu l’allégorie d’une dénonciation de la mort programmée des Berbères, Le Foehn ou la preuve par neuf (1982) qui raconta une fresque de la Guerre d’Algérie et enfin La cité du soleil (1987) présentée comme une fable satirique de la société. Pendant sa longue période d’écrivain, Mouloud Mammeri fut également l’auteur de plusieurs nouvelles publiées en Algérie, en France et au Canada.


Pendant un demi-siècle, Mouloud Mammeri consacra toute une partie de sa vie à écrire sur l’Algérie. Probablement que, libéré de la censure et du regard des inquisiteurs, l’œuvre de Mouloud Mammeri aurait été encore plus riche de ton, de paroles et de symboles. N’ayant jamais été la plume de personne sauf quand il fallut rédiger le discours de la délégation algérienne à l’ONU qui sera lu par M’hamed Yazid, Dda El-Mouloudh a gardé sa liberté de ton sans avoir jamais été un passionné ; il écrivait comme il était et il était comme il vivait, avec la simplicité qui était la sienne. C’est pour cela qu’il aura été si riche d’idées justes et si attachant d’émotion pour ses lecteurs et ses disciples.

L’humilité du chercheur
Pour qui connaît Mouloud Mammeri, sa passion de chercheur ne  trouvait sa force que dans la détermination qui était la sienne à embrasser la richesse culturelle berbère et à édifier un fonds documentaire de travaux de terrain irréfutables pour conforter la défense de la langue et de la culture berbères. Son caractère comme sa prudence étaient aussi pour beaucoup dans le foisonnement de ses recherches. Pour cela, il ne voulait laisser “nulle place où la main ne passe et repasse”. Il visita tous les temps, tous les espaces et toutes les productions autant orales qu’écrites. Il avait la démarche de l’anthropologue investi de l’intérieur de son champ culturel et de l’historien en quête des plus anciennes mémoires de la préhistoire jusqu’aux balbutiements les plus frêles du temps présents. Il avait un petit carnet dans lequel il écrivait le moindre propos ou comportement qui pouvait enrichir ses savoirs et ses analyses. Quand on discutait avec lui, il le sortait de temps en temps de sa poche et écrivait un mot, un signe ou une courte phrase, comme pour témoigner et se souvenir. La fermeture de la chaire de berbère dès les premiers jours de l’indépendance, puis l’interdiction de ses cours de berbère dans un réduit de la faculté des lettres d’Alger furent un véritable traumatisme pour lui tellement la bêtise était immonde. Il ne perdit pourtant ni sa sérénité ni sa détermination. En ces temps de disette pour la liberté, il décida d’accepter le moindre interstice où sa parole pouvait porter. Repoussé d’ici, il s’installait là ; ignoré ici, il se faisait reconnaître là. L’essentiel pour lui était d’exister pour la langue et la culture amazighes. Il ployait sans jamais rompre. Pour lui, le chercheur n’est pas celui qui va vers les évidences mais celui qui va au cœur des complexités pour s’approprier les réalités. On lui ferma les portes de l’université ? Qu’à cela ne tienne ! Il ira au Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnologiques (Crape) dont il fera aussi un lieu d’études et de recherches berbères. Il ira aussi faire de la recherche à Paris, lorsque cela lui était devenu impossible à Alger ; il y créa un Centre d’études et de recherche amazighes (Ceram) et fondera la revue Awal qui deviendra une référence pour la diffusion des travaux sur le berbère. Son envergure intellectuelle et ses qualités scientifiques feront de lui un chercheur complet à la fois anthropologue, linguiste et historien des sociétés. Ses études et travaux donnèrent lieu à des ouvrages et articles d’une grande richesse. Le Précis de grammaire berbère, Les Isefra de Si Mohand ou M’hand, Tajerrumt n tmazight, les Poèmes kabyles anciens, l’Ahellil du Gourara, Inna-yas Ccix Muhend et de nombreux autres travaux et articles parus dans des revues spécialisées constitueront le très riche patrimoine que Mouloud Mammeri a laissé pour connaître et enrichir la langue et la culture berbères. C’est certainement la production la plus riche qui servira de référence aux nouveaux chercheurs mais aussi à tous les esprits curieux de la réalité et du savoir. Ce qui retient chez Mouloud Mammeri s’est sa riche production de chercheur mais également toutes les ouvertures qu’il a laissées en héritage pour de nouvelles investigations de recherche. En 1988, quelques mois avant sa disparition tragique, Mouloud Mammeri recevra des mains du président de l’université Paris X le titre de Docteur honoris causa en signe de reconnaissance de son envergure universelle et de son œuvre monumentale. Mouloud Mammeri, l’éternel Dda El-Mouloudh, aura eu une vie riche ; il n’aura pas eu le temps de voir cette vie s’évanouir, lui qui avait encore tant de projets à réaliser et de choses à dire et à écrire. Saura-t-il que durant toute l’année de son centenaire, ses amis, ses disciples et son peuple lui rendront un hommage unanime pour tout ce qu’ils lui doivent d’avoir rendu l’espoir possible ? Il ne demandait aucun hommage, mais il aurait probablement aimé voir pousser toutes les roses qu’il aura semées pour que soit rendue justice à l’âme berbère de l’Algérie et de la Berbérie. À Ath Yenni, la mémoire de Mammeri est revisitée au pied de la statue de bronze érigée pour lui, face au Djurdjura ; elle le sera jusqu’à l’anniversaire de sa naissance pour dire l’éternité de son œuvre et de son combat.

                                                                                                Mohamed A. Lehlou

 

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