Dda Amdakul 

Publié le par Med Tabeche

Tableau, huile sur papier, demi-raisin, sous verre cadré.

Dda Amdakul, est un des surnoms donnés à un personnage atypique, par les At Yanni ; il est également appelé, Dda Larbi, Dda Lachouchi, par les gens des autres régions qu’il visitait. Son vrai nom est, Benmessaoud Larbi, originaire du village Takichourt, région d’At Toudart, près d’Ouacif.

Instituteur au Maroc, il a été licencié et expulsé pour des raisons politiques, dit-on. Arrivé chez lui, pendant la guerre, dans les  années cinquante, Il n’était pas le bienvenu dans cette autre colonie Française. On ignore la cause ou l’évènement, qui l’a fait basculer ou ce qui lui a fait perdre la “raison“, si toutefois il l’a réellement perdue. Depuis, il s’est refugié dans un monde à part, qu’il s’est construit, où malgré sa précarité et sa souffrance physique, il était toujours heureux. Lorsqu’il qu’il raconte, probablement son vécu,  il est difficile de comprendre, s’il s’agit de ce qui s’est passé, de ce qui aurait pu se passer ou de ce qui se passera... On lui attribut souvent des pouvoirs surnaturels, comme on a l’habitude de le faire pour les personnes, qui s’écartent du monde réel comme lui. Préscience, Ubiquité, thaumaturgie, lui sont parfois attribués, simplement et naïvement, sans se poser de questions, c’est “l’invité de Dieu“ = “Inevgui Rebbi“, il est accueilli comme tel et on veille à ce qu’il ne manque de rien. 

Dda Amdakul, ne quémande pas, il propose en échange ses services, contre de la nourriture, des produits alimentaires ou un peu de sous en “Doro“. Son activité principale est la soudure à l’étain, la transformation des boites de lait Nestlé et Gloria en récipients domestiques en leur soudant des manches. A son arrivée au village, les petits enfants, regroupés autour de lui l’accueillent et l’accompagnent dans un grand tintamarre, jusqu’à la place du village. Il y restera  jusqu’au jour où il n’y aura plus de travail.

Dans les années soixante, les récipients en tôle galvanisée ont vite remplacé les objets traditionnels en terre cuite pour le transport et le stockage de l’eau, “Taqlilt & Tasbalt“ sont détrônées par “Abidoun marican“ plus léger, pratique et moins cher. Été comme hiver aux villages, l’eau est toujours rare, elle est transportée de la fontaine publique ou des sources en contrebas du village, à dos de femme (sur la tête, chez nos voisins) ou à dos d’âne ; les soudures de bidons éclatent, on met de la graisse animale pour colmater provisoirement les embêtantes fuites, en attendant la venue de Dda Amdakul. Cela lui donnera du travail au village durant deux ou trois jours. Quand une femme lui apporte à manger et qu’elle n’a pas de soudure à faire qui lui aurait permis de s’acquitter de la dette du repas, il propose un autre service, quelque peu curieux et amusant. Il prend de son sac un objet bien protégé, qui n’est autre qu’un pot de “Guigoz“ dans lequel il y a une grosse loupe et une boussole. C’est un “téléphone sans fil “ de son invention,  il  communique avec des personnes très éloignées en transmettant des messages de leurs proches. On n’y perd rien à y croire ; puisque que déjà depuis les lucarnes des mausolées on appelle à haute voix les émigrés et on clame des incantations, Dda Amdakul nous propose alors le moyen le plus moderne. Les enfants, attendent avec impatience les appels de Dda Amdakul, “ajled, afyed…“ C’est avec une voix forte,  rapide, pressée de sortir des tripes en gonflant les veines de son coup, qu’on perçoit à travers sa barbe blanche hirsute. Bien entendu, au cours de la communication, il vous pose des questions : comment il s’appelle ? Où  est-il ? Comment vous vous appelez ? Que représente-t-il pour vous ? … Puis reprend de plus belles, jusqu’à en baver et postillonner loin, il  donne l’impression d’étouffer, les enfants restent bouche bée et yeux écarquillées... Le message est passé !

Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, Dda Larvi n’arrête pas de faire ses tournées, de village en village dans un rayon de vingt kilomètres environ à la ronde. Trapu d’apparence, par les habits superposés qu'il porte en permanence, des chaussures en plastique avec plusieurs chaussettes qui ne le quittent jamais. Dda Lachouchi, ne se lave pas, il se barbouille de talc pour se désinfecter. Des sacs de jutes, à moitié pleins raccordés entre eux et accrochés aux épaules, un autre sur la tête en guise de capuchon et de manteau. Dans un bidon, ses outils et instruments de travail, accroché à son flanc, il va clopin-clopant !

Dda Amdakul et d’autres en diverses périodes, pour qui j’ouvre une petite parenthèse, ont passé du temps à At Yanni, ils  connaissaient et appréciaient l’hospitalité légendaire de ces habitants. En voici quelques courts portraits :

-Youcef Oukaci, fidèle des soirées poétiques dans les villages, avec son célèbre instrument “Tadmaït“, dans les années 1750, poète patenté d’At Yanni…

-Larbi n toulas, l’homme féminisé, habillé en femme, intégré et accepté dans “ourar n tlawen a taqerabt“, un virtuose  présent à Taourirt Mimoun, dans les années 30 ou 40 environ … 

- Ouardia At Ouhlane, qui a passé des années à Taxavit où elle était  accueillie par toutes les familles du village, à la fin des années soixante début des années soixante dix…

A ses heures perdues, quand il n’avait plus de soudure à faire ou « d’appel téléphonique » à donner, Dda Amdakul, lisait les journaux en français et perforait avec une aiguille tous les mots qu’il n’aimait pas, “les ennemis de Dieu“ = “adawen Rebi“. Une fois les militaires français, le voyant sale, l’ont douché de force en le frottant avec une brosse métallique … Une autre fois, lors d’une rencontre avec une patrouille militaire, ces derniers lui demandent sa carte d’identité, il se baisse et prend une poignée de terre qu’il tend aux militaires… Depuis, il répète souvent “Tamourt n bava ou yema, la karen awed nekwa“ …

 

Dda Amdakul 
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Publié dans Portraits

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