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Mutations toponymiques : Imchedalen, de Maillot la française à Mched-Allah l’arabo-islamique. 

par : Rachid Oulebsir  

 

La diversité dans la toponymie des lieux habités traduit un processus historique de dénomination-renomination qui renvoie à l’arrivée de langues nouvelles imposées dans l’exercice du pouvoir politique par la puissance colonisatrice et l’expansion de la culture de ses représentants civils ou militaires.

Face à ce pouvoir de nommer révélant les valeurs hégémoniques des puissants du moment, les dominés créent leur propre culture de résistance qui entretient les identifiants mythologiques anciens modifiés selon l’usage du lieu et les rapports entretenus avec la puissance dominante.

Maillot est un village colonial construit à partir de 1881- 1882 par l’armée française sur la crête d’Ighil-Boumlil au lieu-dit Souk n Tlata, lieu où se tenait les Mardi le marché hebdomadaire de la tribu d’Imchedallen. Les militaires français avaient choisi cet endroit pour édifier un centre de vie avec les institutions villageoises de l’ordre Jacobin, l’église, la mairie, l’école et la poste édifiées autour de la caserne et du poste de police.

Ils lui donnèrent le nom d’un médecin des armées coloniales, François Clément Maillot. Le nouveau village construit sur 370 ha de terre confisquée aux propriétaires autochtones qui avaient participé à l’insurrection populaire de 1871 a accueilli le centre de surveillance de Béni-Mansour dont l’implantation révéla les limites stratégiques du commandement français après le siège dont il fut l’objet durant près de trois mois par les insurgés kabyles guidés par Cheikh Aheddad, chef spirituel de la confrérie Rahmania de Seddouk.

Depuis cette leçon militaire infligée aux tenants du Bordj de Béni-Mansour, les stratèges de la colonisation française avaient opté pour le génie populaire local, suivant l’implantation des villages coloniaux sur les places des marchés tribaux, et inter tribaux. La quasi-totalité des centres de vie de la colonisation française a été édifiée sur les marchés hebdomadaires des tribus kabyles.

Malgré leur nouveauté et leur relation avec des réalisations concrètes telles les habitats et les édifices institutionnels, les toponymes neufs de la colonisation avaient de la peine à s’imposer, les populations locales continuaient à designer les lieux selon leur utilité ancienne.

Ighil Boumlil, le gisement d’argile d’où les potiers tiraient leur matière première, devint Souk N Tleta, le marché du mardi pour les enfants de la tribu et Souk Imchedalen pour les tribus voisines. Le nom de Maillot s’imposa graduellement avec l’élargissement du tissu urbain de la cité coloniale.

Apres l’indépendance, l’accélération de l’urbanisation induite par les choix industrialistes renforça le toponyme de Maillot. La volonté politique officielle d’arabiser, au moins dans la forme, le nom du lieu en le désignant sur les plaques par Mchedala, n’avait pas effacé de la mémoire collective le nom français qui collait à l’émergence d’un centre de vie urbaine.

Entre deux toponymes à consonance étrangère la mémoire populaire a gardé celui qui exprimait une réalité tangible, un lien avec une vérité du terrain. La cohabitation des toponymes formule l’interculturalité et le mélange des ressentis forgeant des identités de forme nouvelle.

Un lieu trois noms ! Ighil Boumlil pour le site géographique dans la mémoire des anciens, Souk n’Telta pour l’activité commerciale et l’utilité vécue, et Maillot pour la référence urbaine occidentale. Arriva le temps de l’islamisation ostentatoire à partir de 1990, une main malicieuse ajouta un h à la fin du mot Mchedala (1), forme arabisée du toponyme tribal amazigh Imchedalène.

Le mot devint alors composé de fait de Mched et d’Allah revêtant un sens islamique sacré que l’institution scolaire amplifiera auprès des nouvelles générations qui prononcent Mched-Llah, La cité liée à Dieu.

Le lieu-dit Ighil Boumlil, qui désignait un gisement de marne d’où puisaient les potières de la tribu, devint Souk n Tleta, un marché hebdomadaire pour les onze fractions de la tribu puis Maillot (2) par la force de la colonisation un centre villageois pour les nouveaux colons qui ont bénéficié des terres séquestrées aux fermiers kabyles ayant participé à l’insurrection de 1871.

Après l’indépendance l’expression populaire imposa le toponyme tribal Imchedalène à la faveur d’une renaissance culturelle de Tamazight notamment dans les années 90, mais l’idéologie d’Etat arabo-islamiste accola à la région une forme arabisée avec un « Ta marbota » à la fin du toponyme ; ce qui donna Mchedala, et l’islamisation de l’environnement encouragée par le pouvoir central alla plus loin dans la déformation en instituant Mched-Llah.

Notes

1-      Certains auteurs notent que le mot  Mchedalla s’écrivait  avec un H du temps de la colonisation française, la mémoire locale  retient néanmoins que le H n’était pas prononcé. Mchedala étant le pluriel arabe du vocable amazigh Amchedal qui signifie    « le roux »

2-      « le village de Souk el Tleta, situé sur le territoire de la tribu Mchedalla , département d’Alger  portera à l’avenir le nom de Maillot » conformément  au décret du président de la république  Jules  Grevy du 3 mai  1881. Le 2 juillet  1881, Souk N’Tleta devint officiellement maillot .Le buste du médecin, don de son épouse Pauline Clabecq, fut exposé sur la place publique du nouveau village.

Tag(s) : #Toponymie

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