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Par : Mohamed Lahlou. Professeur à l’université d’Alger

Le défi qui attend l’Algérie est celui d’ouvrir une nouvelle page de son histoire en rupture avec un système dont le peuple a demandé la fin après s’être opposé au 5e mandat de Abdelaziz Bouteflika qui porte la responsabilité de l’impasse dans laquelle se trouve actuellement le pays.

Après avoir candidaté pour un 5e mandat, après avoir affirmé que cela n’était pas dans ses intentions, après avoir annoncé sa décision de ne pas briguer un nouveau mandat mais de s’engager dans la gestion d’une transition, après avoir été menacé de l’application de l’article 102, il ne restait plus à Abdelaziz Bouteflika que d’annoncer sa démission. Un simulacre tardif de démission qui renvoie brutalement l’Algérie vers une crise sans précédent.

Une telle situation, l’Algérie n’est pas la première à la vivre. D’autres pays avant elle l’ont vécue plus ou moins difficilement, en Europe de l’Est en particulier, s’il faut faire un parallèle plus précis. Pourtant, l’Algérie a son originalité, sa spécificité et ses propres expériences. C’est de tout cela que nous devons tirer les enseignements pour une sortie de crise réussie.

La rue algérienne et ses expériences

La rue algérienne est devenue en peu de jours une immense et généreuse agora où l’on clame ce qui fut de l’ordre de l’interdit depuis plusieurs décennies.

Depuis plusieurs semaines, le peuple algérien a investi toutes les places d’Algérie pour dire ce qu’il veut et pour dénoncer le pouvoir des ruses et de l’évitement. Si chaque vendredi fut l’apothéose de la revendication populaire, entre deux vendredis les rues n’ont pas été laissées vides par les manifestations des avocats, des architectes, des travailleurs, des enseignants ; et, les amphithéâtres des universités sont devenus des espaces de débats et de propositions.

C’est dire que toute l’Algérie a vécu et continue de vivre sa passion de changement et son besoin de libre parole. Aucune ville, aucune catégorie sociale, aucune tranche d’âge, aucune région n’a été en reste. C’est un fait inédit que de voir un tel peuple dans la rue, des manifestants aussi déterminés et aussi pacifiques. C’est dire que ce peuple était décidé à mettre fin à l’impertinence d’un 5e mandat et à un système insolent.

Incontournable, non manipulable, la Rue a traduit ses messages en slogans et elle y a tenu imperturbablement. Cela aurait été une folie que d’ignorer qu’elle était décidée à aller jusqu’au bout.

Du pouvoir et de l’armée

Durant de longues années , sinon depuis la crise de l’été 62, il y a eu, pour les citoyens, une confusion entre l’armée et le pouvoir ; ils ont vu l’armée décider du pouvoir ou aller au secours du pouvoir. L’armée des frontières est venue créer une première fracture entre l’ALN et ce qui allait devenir l’ANP ; puis sont arrivés tous les épisodes durant lesquels l’armée a fait et défait les gouvernants et géré la répression des oppositions. Le plus important traumatisme est, sans conteste, celui d’Octobre 88, avec la mort de ses centaines de jeunes.

Les journées d’Octobre 88 ont été également un traumatisme pour l’armée qui s’est reconstruit, durant la décennie noire, une nouvelle image auprès du peuple. C’est cette continuité que la Rue a traduit par le slogan rassurant de pacifisme «l’armée et le peuple, frères» ; un slogan qui a été pour beaucoup dans le déroulement des manifestations.

Malgré cela, des incertitudes sont restées quant à la manière dont ont été traitées les premières manifestations, puis l’accompagnement des tergiversations de Bouteflika à abandonner l’idée du 5e mandat, puis celle de la gestion de la transition. Il est resté que, pour le peuple, l’armée risquait, après avoir lâché Bouteflika, d’être un soutien pour la continuité du système. La dernière déclaration de l’état-major de l’armée qui s’engage à aller jusqu’au bout avec les manifestants n’a pourtant pas diminué leurs appréhensions de la voir soutenir un système en déconfiture.

Des partis politiques et du mouvement associatif

Après Bouteflika et le clan présidentiel, les partis politiques sont actuellement les grands perdants du Mouvement de protestation. Les partis de ce qu’on a appelé «la mouvance présidentielle» portent la responsabilité du ratage d’une candidature sans lendemain. Ils n’ont même pas cherché à justifier, par une argumentation crédible, le 5e mandat de Bouteflika et ont été, par des manœuvres puériles de basse propagande, les acteurs de scènes tragi-comiques et d’une infantilisation des couches populaires.

Quant aux partis de l’opposition, ils n’ont pas su s’inscrire dans le mouvement populaire. Certains ont tardé à prendre la mesure de ce qui se passait réellement dans le pays, d’autres ont tergiversé en espérant un compromis avec le pouvoir, d’autres enfin ont tenté une impossible récupération faute de pouvoir mobiliser une base militante conséquente..

Les tentatives de proposer des sorties de crise n’ont pas reçu les échos nécessaires, ni auprès des manifestants, ni de la part du pouvoir qui a agité le spectre de l’islamisme et le risque programmé d’un retour aux années de terrorisme. C’était oublier que, depuis les années 90’, d’une part, l’islamisme, en Algérie, a perdu le terrain de la contestation et celui de l’alternative au pouvoir ; et, que, d’autre part, la jeunesse algérienne a, depuis, porté son regard ailleurs.

Le mouvement associatif a, pour sa part, gagné des lettres de noblesse parce qu’il a su rester auprès du peuple durant ces manifestations. Il reste, cependant, encore fragile pour pouvoir capitaliser les dividendes d’un mouvement aussi massif que spontané.

Il reste le poids de quelques personnalités indépendantes qui ont émergé par leur présence au cœur des manifestants et grâce au pouvoir des réseaux sociaux. Il leur restera encore à contribuer à la proposition d’un projet de société et d’un programme de sortie de crise.

Du pouvoir et des pouvoirs parallèles

Le peuple a définitivement intériorisé le fait que le système dont il demande le départ est celui qui a mis à mal le pays depuis qu’il a usurpé le pouvoir dès les premiers jours de l’indépendance. Il considère, en outre, ce système comme responsable de toutes les dérives politiques et n’oublie pas qu’il fut responsable des répressions de 1980, 1988 et 2001. Le mouvement de 2019 est d’une autre nature et d’une autre dimension ; il a mûri politiquement, il est porté par une jeunesse qui n’a pas connu la décennie noire, qui est ouverte au monde et qui a accédé à une culture universelle.

L’arrivée de Bouteflika avait certes suscité quelques espérances avec la fin du terrorisme, mais elle a vite grand ouvert les portes de la corruption et de la supercherie constitutionnnelle pour le besoin mégalomanique d’un pouvoir à vie. Son AVC à la veille d’un 4e mandat, déjà contesté, n’a pas, pour autant, empêché l’exercice d’un «mandat de l’absent» et l’incroyable désir de se présenter pour un inimaginable 5e mandat unanimement rejeté. L’absence d’éthique et le misérabilisme moral d’une meute de courtisans ont fait croire à l’entourage de Abdelaziz Bouteflika que tout était possible dans le meilleur des mondes.

 

Au nom d’une neutralité que l’on pouvait interpréter comme bienveillante, l’armée qui venait de connaître des mises à la retraite et des mises à l’écart inégalées jusque-là est restée silencieuse devant la programmation d’une faillite politique et économique. Il a fallu du temps avant que, devant une telle situation et sous la pression du peuple, l’armée ne décide de mettre un terme à une véritable descente aux enfers du pays.

Stratégie des petits pas ou révolution de velours

En réponse à toutes les démonstrations de la rue, le pouvoir est resté sourd aux revendications du peuple qui a interprété cela comme un soutien de la part de l’armée qui avait à plusieurs reprises mis en garde les manifestants contre la déstabilisation du pays. Contrairement aux usages démocratiques les plus élémentaires, le dossier de candidature de Bouteflika pour le 5e mandat a été déposé alors qu’il était hospitalisé à Genève. Après avoir prétendu qu’il n’était nullement dans ses intentions de rester au pouvoir, Bouteflika décide de prolonger son mandat sans passer par les urnes et d’organiser, lui-même, une transition qui n’a été à aucun moment dans ses préoccupations, tendu qu’il était pour finir sa vie, intronisé.

Toutes ces tergiversations ont fini par mettre l’Algérie dans une situation intenable et sans issue, aussi bien sur le plan constitutionnel qu’institutionnel. Cette stratégie des replis successifs se nourrissait de l’espoir de perpétuer le système et de le régénérer. C’était sans compter sur un peuple de plus en plus solidaire et des slogans de plus en plus politisés ciblant régulièrement le système en tant que totalité. Face à une telle situation, il y a eu une complicité enthousiaste entre les manifestants et les services de sécurité et un appel chaque fois répété à une fraternisation entre le peuple et l’armée.

En fait, l’insupportable se déroulait dans un hôpital de Genève et devant une opinion internationale médusée. Il fallait rapatrier, en urgence, le président pour sauver ce qu’il y avait encore à sauver de l’image du pays. C’est là que les tractations et les luttes claniques seront révélées au grand jour et ont précipité les événements jusqu’à arriver à la menace de l’application de l’article 102 de la constitution et ensuite à la référence aux articles 7 et 8. L’armée venait ainsi de faire savoir, à Bouteflika et à son clan, qu’elle était déterminée à mettre fin à son mandat et à sonner le tocsin devant le risque encouru par l’Algérie. Bouteflika a alors décidé que perdre le pouvoir pour perdre le pouvoir, autant sauver l’honneur de l’humiliation.

Entre légalité et légitimité

La question qui revient depuis le début est celle de la fin d’une crise qui dure et d’un système moribond. Soucieuse de son statut auprès de l’opinion nationale et de la communauté internationale, l’armée ne choisit pas de s’engager dans un coup d’Etat ouvert. Cette neutralité, intenable avec le temps, se revendiquait de la légalité et de la légitimité d’une constitution qui, pourtant, avait été violée impunément, à plusieurs reprises, durant les 4 mandats de Abdelaziz Bouteflika. La Constitution avait, en outre, été ficelée de telle manière qu’elle puisse assurer la pérennité du système. Institutionnellement et constitutionnellement, le président Bouteflika avait fermé le jeu, rendant impossible toute alternance, y compris à l’intérieur de son propre camp.

Les forces de l’argent qui avaient bénéficié des générosités d’un président aussi intelligent que rusé constituaient pour lui un paravent pour un mandat durant lequel on se serait encore accommodé de son statut de président invisible.

Il faudra attendre les suites de la journée du 29 mars pour découvrir les articles 7 et 8 de la Constitution et le pouvoir du peuple sur la Constitution pour parer à toute prétention à une transition à l’intérieur du système et par le système. Ces deux articles vont constituer une force de frappe irrésistible du peuple, que nul ne pourra contester lorsqu’il s’agira de vouloir confier un mandat temporaire au président du Sénat ou au président du Conseil constitutionnel.

Un changement pour quel projet de société ?

Depuis quelques semaines se pose la question de ce qui est visé au-delà des mots d’ordre du «dégagisme». C’est là où nous sommes tous interpellés  : que doit-on faire du changement que l’Algérie nouvelle aura arraché ?

L’Algérie à laquelle aspirent les Algériens est une Algérie qui ne doit pas ressembler à celle qu’ils ont connue et dont ils veulent le changement ; c’est une Algérie nouvelle, donc différente. Pour cette Algérie nouvelle, ce qui revient le plus souvent, c’est la fin de la corruption, c’est la fin des passe-droits, la fin de l’injustice, la fin d’un système qui crée des inégalités insupportables pour le citoyen. Il s’agit de slogans et de mots d’ordre simples mais qui décrivent bien la société à laquelle la jeunesse d’Algérie aspire et le type de rapports qui doivent exister entre le citoyen et l’Etat.

Il y a donc là des revendications de la vie quotidienne qu’il faut traduire en un projet de société et de là en objectifs politiques. Si ces revendications sont portées depuis longtemps par des partis d’opposition, les jeunes les expriment au travers de leurs ressentis et ils les ont affinés par une phrase qui est revenue en permanence pour une «Algérie libre et démocratique». C’est trois mots traduisent bien une société dans laquelle ils veulent vivre libres et dans un Etat dans lequel ils construiront eux-mêmes leur propre destin. En quelque sorte, une société d’égalité et de liberté, un Etat de droit et une économie de la prospérité..

Une transition démocratique pour un était de droit

Le pari à tenir et à réussir est maintenant celui d’une période de transition vers une Algérie nouvelle et une IIe République, c’est-à-dire la fin d’un système «fini» et unanimement rejeté. Pour le peuple, il n’est plus question de voir le système se succéder à lui-même, un système auquel il n’accorde ni crédit ni confiance pour lui confier une transition vers la démocratie. Il a déjà jugé le dernier changement inique de gouvernement ; un gouvernement dénoncé et ridiculisé par l’opinion publique et dans les réseaux sociaux, un gouvernement sans compétence ni envergure politique.

L’argument du respect de la légalité et de la légitimité constitutionnelles et institutionnelles aurait pu être acceptable si les traditions constitutionnelles avaient été porteuses jusqu’ici de garanties pour une sortie de crise, mais l’Algérie n’est plus dans les tâtonnements pour des réformes mi-figue, mi-raisin, ni pour ménager la chèvre et le chou. La Constitution telle que conçue par le pouvoir, pour sa propre survivance, a conduit à une impasse et à une impossible transition hors du système. Il faut également regarder la réalité qui se joue devant nous chaque jour : le peuple est déterminé à imposer un véritable changement et ne pas accepter une alternance de pacotille. L’Algérie est bien en révolution et a besoin de décisions à la hauteur des événements qu’elle vit.

Lorsque cela sera compris et accepté, alors rien ne sera difficile pour penser et mettre en place les conditions salutaires pour une Algérie en quête de changement, de stabilité et de démocratie.

Il faudra alors une personnalité consensuelle et solide pour accompagner l’Algérie et l’Etat vers une période de transition et le retour à la légalité populaire et constitutionnelle. Cette personnalité sera soutenue par un Conseil d’Etat pour définir avec lui les stratégies qu’impose le moment. Il appartiendra alors à un Conseil national de transition de préparer les dispositifs légaux vers l’instauration d’une IIe République. Un gouvernement d’urgence nationale formé de personnalités compétentes et ayant des sensibilités politiques démocratiques aura comme mission de traiter des questions d’urgence et de transformer les besoins actuels des citoyens en actions de développement.

Le temps urge, la situation demande de la sérénité et l’Algérie est riche de ses potentialités.

 Mohamed Lahlouest professeur à l’Université d’Alger, ancien professeur émérite de l’Université de Lyon et professeur invité dans plusieurs universites étrangères ; il titulaire du titre de docteur honoris causa et auteur de nombreux travaux de recherche. Mohamed Lahlou est militant de la démocratie depuis de longues années, il a été précédemment membre de l’exécutif provisoire et secrétaire national du ffs ; il a été élu député aux premières élections législatives pluralistes de 1991.

Tag(s) : #Lahlou Mohamed, #Articles de Journaux, #Politique

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