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LES OUVRIERS    

 Par Augustin-Belkacem Ibazizen , Oct 1923

Il y a plus de 50.000 Algériens qui vivent en France et 10 à 12.000 d'entre eux travaillent à Paris et dans sa banlieue. On peut les classer en trois catégories.

1 ° Quelques intellectuels auxquels on pourrait rattacher un certain nombre de fonctionnaires ou employés.

2° Des commerçants.

3° Des ouvriers.

Les « Intellectuels » se limitent à une dizaine de professeurs, répétiteurs, ingénieurs, avocats, interprètes, augmentée d'une trentaine d'étudiants en droit, en médecine ou en « Langues Orientales » et d'une cinquantaine d'employés de banque, de ministère ou d'administrations privées.

Les commerçants comprennent quelques propriétaires de garages, loueurs d'autos, des marchands de charbon, beaucoup de restaurateurs, et la foule un peu spéciale des camelots, les « Sidis » qui déambulent à travers la capitale. Ces derniers sont ceux que l'on voit surchargés de tapis dits « Orientaux », de fourrures, de descentes de lit aux longs poils qui leur tiennent si chaud l'hiver et qui leur épargnent l'achat ruineux de pardessus ! Ceux-là visitent tous les quartiers de Paris, et leur silhouette apparaît fréquemment aux terrasses des cafés. Ils sont bien connus, « le populo » les blague, et ils exploitent à leur profit le ridicule ou la curiosité dont ils sont 1 'objet. Ils déploient en cette profession dure, où leur fierté native succombe, une patience et une insistance qui déconcertent l'Européen. Ce sont les humbles survivants ou les émules d'une foule de camelots enrichis aux temps heureux d'avant-guerre quand l'article « Oriental » qu'ils débitaient avait cours et que la note curieuse de leur habit groupait autour d'eux des passants amusés, acheteurs certains de leurs bibelots, au prix fort. Beaucoup de ces anciens sont riches aujourd'hui au pays Kabyle dont ils sont presque tous originaires : ils mettent leur fierté — digne d'être encouragée — à raser leur vieille et insalubre maison kabyle pour s'installer en de confortables « homes » européanisés. L'un d'entre eux, n'alla-t-il pas — nouveau riche oriental ! — jusqu'à installer un piano (dont il ne devait jamais jouer) dans un salon aménagé en plein village indigène — à 15 kilomètres du centre européen ? Les temps sont changés : les favorisés de la voiture à bras, n'ont laissé sur le pavé de Paris, devenu inclément, que de misérables errants, qui se groupent, la nuit, dans les bouges des boulevards de la Chapelle et de la Villette !

Quant aux ouvriers, ce sont de beaucoup les plus nombreux, et aussi ceux qui doivent retenir le plus l'attention. Il faut rappeler d'abord que presque tous vinrent en France pendant la guerre pour offrir leurs poitrines à la défense de son sol, et leurs bras à la confection du matériel. Au lendemain de la guerre, la vie économique s'étant modifiée pour eux comme pour tous, ils furent contraints par le sort à demeurer rivés à l'usine française. L'Algérie ne les nourrissant qu'à demi, ils demandent à l'industrie de la Métropole les moyens de subsistance auxquels, pourtant, par nature et par habitude, ils n'étaient point préparés. Ils sont venus si nombreux que, dans certains coins de France on s'en est inquiété. Mais nous aurions mauvaise grâce à retenir certains cris d'alarme qui mettent en garde l'opinion contre les dangers d'une telle émigration. Plaçons-nous franchement devant les faits et posons-nous les questions qui peuvent amener la solution, d'un problème assez complexe. Comment vivent les travailleurs algériens qui viennent à Paris ? Dans quelle mesure s'adaptent-ils à la vie sociale française ? Quelle est leur organisation ? Quels sont les inconvénients et les avantages de leur émigration ? Que faut-il faire pour eux ?

Les ouvriers algériens travaillent généralement comme manœuvres dans les grandes usines : Renault, Citroën, Hutchinson, Say, Darracq, etc. Ils vivent souvent 2, 3 ou 4 dans la même chambre contraints par la crise du logement, et poussés aussi par un besoin d'économie. Lorsqu'ils ne font pas leur cuisine eux-mêmes, toujours pour des raisons d'économie, ils se restaurent dans des gargotes — cafés que tiennent leurs compatriotes. A défaut d'intérieur, de foyer véritable, ils y cherchent naturellement l'atmosphère du pays natal. Mais grand Dieu ! bien souvent, quelle atmosphère ! S'ils touchent des salaires apparemment élevés, ils n'en sont pas moins malheureux, car portant l'esprit de dévouement au plus haut point, ils se privent de bienêtre aux dépens de leur santé — pour faire vivre leurs familles. Leur esprit d'économie est incontestable et il faut souligner en passant cette qualité — élément de vitalité d'une race —. D'ailleurs, voici des chiffres : l'Administrateur de la commune de Fort-National, M. Beaulieu, qui s'intéresse vivement à leur sort, nous a affirmé que plus de 800.000 francs venant de France, sont distribués par la poste tous les mois, pour une population totale de 60.000 habitants. Chaque année donc, près de 10 millions de francs sortent des mains calleuses de ces braves ouvriers pour subvenir aux besoins des familles nombreuses d'une seule commune ! S'il faut se féliciter d'un tel résultat immédiat au point de vue économique, il faut songer aussitôt au problème social qui se pose du fait de leur transplantation en France. Dans les milieux français nos ouvriers ont plutôt mauvaise presse, ils sont mal vus de leurs compagnons de la Métropole qui voient en eux des briseurs de grève éventuels. Conscients mais inorganisés, manquant de toute direction, ils en arrivent parfois à commettre eux-mêmes. des abus qui achèvent de les discréditer. Et pourtant, ces gens là, masse amorphe et confuse, se voient entourés de multiples organisations, de forces sociales disciplinées qui se soutiennent ou s'affrontent. Partout éclatent sous leurs yeux la fécondité de l'effort collectif, et les exemples de discipline sociale. Qu'eux seuls demeurent éparpillés et isolés, sans unité ni cadre, n'est-ce pas là un véritable non sens, voire une iniquité ? Une organisation s impose pour tous ces indigènes de Paris. Mais faut-il continuer à en attendre le signe du ciel ? Ou faut-il toujours compter sur la bonne volonté de 1 Administration ? Il y a là une œuvre qui devient nécessaire. En créant une association fraternelle des Indigènes algériens quelques jeunes gens — plus riches de dévouement que de moyens ? — ont voulu en donner le signal, en marquer le départ. Mais, sans secours financier, sans l'aide efficace du gouvernement, de l'administration, que peuvent-ils faire ? Les ouvriers algériens n'ont pas encore — la faute en est à l'atavisme — cet esprit de discipline sociale si nécessaire à notre époque. D'ailleurs, peut-on raisonnablement demander des sacrifices d'argent à ces malheureux qui n'ont pas craint de s'expatrier pour gagner — aux prix de quelles peines ! — la vie de 7 ou 8 des leurs laissés à des milliers de kilomètres ! D'autre part, une œuvre qui se créerait en marge de l'Administration, se verrait aussitôt taxée d'un esprit qu'elle n'aurait pas ! Il faudrait donc créer, avec l'aide du Gouvernement et de l'Administration algérienne, qu'il est nécessaire de mettre en branle, une organisation spéciale qui d'un côté canaliserait le flot d'émigration et de l'autre, se mettrait en rapport avec la Direction des Usines pour assurer à ceux qui arrivent l'embauchage immédiat. Il faudrait envisager aussi la création de foyers indigènes (quatre pour Paris et la banlieue) comportant une salle de réunion où il serait possible de procurer le réconfort moral à ces ouvriers. Les quelques Français qui se plaignent de cette émigration seront, s'ils veulent bien comprendre leur devoir de Français, largement récompensés dans quelques années par la satisfaction d'avoir aidé des éléments jugés actuellement inférieurs. à se mettre à leur propre niveau social. Il naîtra, sans aucun doute, si le gouvernement veut bien organiser cette tâche, du mal que certains étalent aujourd'hui avec exagération, un bien considérable, un double travail s'accomplit lentement, inconsciemment ; le Français civilise et l'indigène se civilise, le Français assimile et l'indigène s'assimile !...

Nous avons confiance, la France s efforcera de transformer heureusement nos émigrants pour en faire d'honnêtes et vaillants fils. Elle le fera pour rester fidèle à ses principes et aussi par intérêt, car c est d eux que naîtront les générations futures de l'Algérie qui, se différencieront à peine des générations françaises et qui contribueront à faire leur patrie plus belle, plus grande, plus prospère.

                                                                                     IBA-ZIZEN.

Tiré de : 

Titre : Le Monde colonial illustré : revue mensuelle, commerciale, économique, financière et de défense des intérêts coloniaux P.88

Éditeur : (Paris)

Date d'édition : 1923-10 

Par Omar Kerdja , un passionné d'histoire , Merci Omar , Ce 23/06/2020 

Augustin-Belkacem Ibazizen, Est né, le 17 mai 1897 à At Laarba, commune  At Yanni; Décédé à Paris, le 10 novembre 1980, avocat, homme politique et écrivain en langue française...

 

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