Adjoudj dit Adjou

Publié le par Aissa Adjoudj

par Aissa Adjoudj, dimanche 2 janvier 2011·

   Aissa-Adjoudj.jpg  Je suis né dans l’arrière pays kabyle sous les senteurs des chaumes  et les cris des chacals. Premier garçon dans la famille, ma naissance devait apporter quelque bonheur, car mon père s’empressa, contrairement à l’usage, de me déclarer sans tarder à l’état civil. Il fit inscrire par la même occasion ma sœur devenue ma jumelle plus âgée de deux années. En ces temps-là, cette obligation n’était honorée qu’après preuve de viabilité de l’enfant car il ne servait à rien de se déranger pour des créatures à l’existence souvent éphémère. Mais ma sœur jumelle de l’état civil faillit faire les frais de ce retard le jour où, sollicitée en mariage, son âge ne le permit pas. On lui fit alors porter le nom de son aînée qui, elle aussi, se vit nommer du prénom de sa sœur décédée mais encore vivante dans les registres de la mairie. Grâce à toutes ces gymnastiques, ma sœur aînée et ma sœur cadette portent aujourd’hui le même prénom.

     Mes  toutes  premières  années  devaient être  partagées  entre  la ferme de M. Lacombe et Oued Selaya où mon grand père, aspirant à la condition d’humble propriétaire terrien avait arraché à la forêt une  petite clairière au sol escarpé. C’est au fil des années et du temps laissé par les mobilisations aux guerres lointaines et les charges de la métairie, que celui-ci, aidé de sa nombreuse progéniture avait réussi le pari de léguer à ses enfants ce lopin escarpé qui, à défaut de les nourrir, leur assurait l’indépendance du gîte. Je ne sais pour quelle raison mon père et ses frères nommaient cet endroit "Les Platitudes" lorsque la pente du terrain était si forte que le mur du fond de la maison ne pouvait s’élever à plus de quelques centimètres pour permettre l’horizontalité de la traverse de toit. Les femmes par contre, n’évoquaient ce lieu que sous le nom de Oued Selaya.

     Les moments passés à Oued Selaya ne m’ont laissé aucun souvenir car trop jeune à l’époque pour posséder de quelconques facultés de mémoire.famille-kabyle-2.jpg

     C’est à l’issue de la guerre que nos visites reprirent pour la récolte de quelques figues ou la récupération des rares tuiles épargnées par les bombardements. Nous retrouvions des lieux riches d’histoire et d'émotion où planait le visage de Hamoud, le jeune berger que le destin avait appelé pour mourir avec ses parents sous les obus lancés de derrière les collines. La vue de ces gravats laissés intacts depuis l’effroyable nuit, habillait le visage de Hamoud de contours plus nets et ravivait le souvenir de nos mères pleurant à l’annonce de la triste nouvelle. Car Hamoud était un enfant de la maison. C’était le fils de Saïd ben Hamoud, le compagnon devenu voisin par la grâce de la concession commune de défrichement.

Saïd ben Hamoud n’avait pas la chance de mon grand père. Sa progéniture, quoique nombreuse, ne le classait pas encore parmi les hommes prisés des propriétaires qui ne confiaient leurs fermes qu’à des métayers capables de compter sur plusieurs bras. Il ne pouvait à ce titre, prétendre à une quelconque occupation à la périphérie de l’activité coloniale. Il aura donc fait partie, à l’instar de ses nombreux concitoyens, de la grande armée des affamés de ces temps de misère. Ces damnés étaient encore chanceux lorsqu’ils parvenaient à placer un de leurs enfants comme gardien de troupeau dans une ferme.

     Hamoud  avait huit ans à peine quand il était arrivé à la ferme pour remplacer aux soins des bêtes de trait, son frère aîné promu par son âge à des tâches plus en rapport avec ses aptitudes.

     Les petits bergers étaient engagés contre seulement le gîte et le couvert; ils percevaient rarement un petit complément d’orge que l’on versait à l’issue des récoltes à la famille mais ils vivaient heureux à la ferme parmi les enfants des métayers et des khammès avec lesquels ils partageaient travail, litière et nourriture.

     Hamoud, trouvait en outre, auprès de nos mères, l’affection que sa mère ne pouvait lui témoigner. Sa frêle silhouette et son air craintif lui épargnaient également les brimades et les remontrances des hommes souvent rendus mauvais par des journées harassantes.

     Les militaires avaient décidé de pilonner Oued Selaya de nuit mais le destin y conduisit  Hamoud dès le matin de ce funeste jour. Le lendemain au petit matin, trois corps inanimés étaient retirés des décombres encore fumants. Par une ironie du sort, les plus jeunes enfants étaient retrouvés vivants. Le bébé, Moussa, geignait dans ses langes, la jambe déchirée par un éclat.

     Mon grand père se prénommait Rabah. C’était un homme d’honneur disait-on. La société l’avait gratifié du titre de khaouni en reconnaissance de sa piété et de ses qualités d’homme de bien. Le khaouni désignait à l’époque l’homme pieux mais dont les moyens n’autorisaient pas l’accomplissement du cinquième commandement de l’islam, le pèlerinage à la Mecque.

     L’Histoire détournée a ignoré les khaounis. Dans le vocable d’aujourd’hui, ce terme est utilisé avec une consonance assez affective mais au sens très souvent péjoratif. Les khaounis sont pourtant à inscrire en tête des artisans de l’éveil de la conscience nationaliste. Car au moment où les activistes bien en vue s’éternisaient en spéculations sur les choix classiques en se gardant de l’ennemi et des concurrents, les khaounis remplissaient, loin des feux de la rampe et souvent sans l’entrevoir, la plus noble des missions de l’Homme envers l’Homme: la conscience de sa nature d’être humain. C’est certainement ce dont l’autochtone avait le plus besoin car, laissé pour compte par les colonisations antérieures et tenu éloigné des préceptes de la morale la plus élémentaire, il ne devait posséder pour toute culture que les éléments développés par ses instincts primitifs de possession et de survie.

     Alors que la vie quotidienne se déroulait en rapines et crimes passionnels, les khaounis mettaient en pratique les enseignements reçus de leurs maîtres spirituels et connus sous l’appellation du Mithaq. La respectabilité de ces hommes était souvent acquise grâce à leur humble origine, leurs actes de bienfaisance et leur sagesse. Il n’était pas rare de les voir sollicités pour intervenir et trouver solution aux conflits comme il leur était coutumier de recueillir la veuve et l’orphelin.   

     Je n’ai pas connu mon grand père, mort prématurément au retour de la Grande Guerre. Sa bravoure et des exploits reconnus sur les champs de bataille lui valurent maintes décorations et le grade envié de sergent.

     Mon grand père devait posséder un esprit assez ouvert. Sur une carte postale prise en garnison, il apparaît au milieu de deux camarades, une mandoline entre les mains. Sa stature et les traits de son visage sont ceux de mon père et de mon plus jeune oncle.

     J’appartiens donc à une lignée de défricheurs, agriculteurs et soldats à l’occasion. Mais  la génération d’avant mon grand père avait donné au monde quelques bandits de grand chemin dont les noms et les exploits se chuchotent encore de nos jours. Hamham aux mensurations disproportionnées, au poil dru et à la force et l’intrépidité légendaires était de ceux-la. Aujourd’hui encore, les représentants de sa lignée honorent régulièrement sa mémoire par quelque acte propre à rappeler que l’hérédité à du mal à se conformer aux lois des hommes.

    marche-kabyle2.jpg Les descendants de Kaddour El Harchaoui régnaient en maîtres absolus sur tout le territoire des harchaoua mais les histoires de leurs prouesses atteignaient les confins du pays kabyle.

     Oued El Djemaa limitait au nord le pays des Harchaoua. C'est un domaine tout en pentes et vallonnements, jadis couverts de maquis. En face, le pays des Nezlioua, au sol nu et déchiré, s'étalait au-delà des bourrelets boisés des crêtes au dessus de Draa El Mizan.

     Oued El Djemaa était aussi la frontière convenue des domaines d'influence. Un empiètement a failli un jour mettre aux prises mes ascendants contre la bande de Frikat dont le champ d'action atteignait les Nezlioua. Heureusement, la sagesse a prévalu pour que, bien avant le concept des armées modernes et des organisations respectables sur le droit de poursuite et les limites de souveraineté, celui-ci soit introduit comme élément de convention. Egalement conscients de l'impératif de préserver toutes les forces et les énergies au profit exclusif de leurs intérêts, les deux bandes ont scellé un accord d'entraide et de non belligérance. Cet accord a été conclu avec un gage matérialisé par l'union d'une jeune fille des Nezlioua à Omar M'Hamed, un jeune homme des harchaoua, au profil fort prometteur et qui ne déçut point.

Les velléités de partage du monopole du banditisme qui se manifestaient ça et là, se retrouvèrent du coup utopiques. Venir à bout de deux bandes réunies devenait une entreprise suicidaire.

     J'ai connu Hadj Kaddour, Omar M'hamed, Moussa ben Kaddour et El bkir à l'age de leur émancipation et de leur retour au droit chemin. Ces hommes me sont tous apparus comme des personnages peu ordinaires mais difficiles à imaginer dans les rôles qui leur étaient prêtés.

     Hadj Kaddour était l'image même de la noblesse. Portant haut la coiffe et l'habit immaculé, il avait fait pénitence de ses errements par un pèlerinage à la Mecque à l'heure où un tel périple était une aventure que beaucoup payaient de leur vie.

     La notoriété de Hadj Kaddour sur les champs d'empoignade le fit quérir par le caïd Hamana de Palestro, mis à mal et humilié par les Béni-maâla et les bandits de Chaâbet. Il resta à ses cotés et le protégea jusqu'à sa mort naturelle.

     Père d'une famille innombrable issue de plusieurs mariages, Hadj Kaddour a légué à ses enfants la force du corps et la poitrine broussailleuse.  Ses fils aînés ont aussi conservé quelques qualités guerrières et belliqueuses. Le nom de Moussa ben Kaddour remplit bien de procès-verbaux de gendarmes d'ici et d'ailleurs. Il est même lié à celui de mon père lorsque celui-ci, épaté par l'avantage du prix, se fit refiler un réveille-matin volé quelques heures auparavant, par effraction dans une résidence de colon.

     Mon père raconte souvent cette histoire et les paroles du maire devant lequel il fut présenté par les gendarmes venus de Palestro. Traduits approximativement, ces propos devaient être: « Je connais bien ce bougre. Non, son geste ne peut provenir d'une propension au vol  ou au recel. Il a seulement été obnubilé par l'éclat d'un objet qu'il rêve de posséder. Ces indigènes sont des enfants en matière d'esprit, mais heureusement, des animaux à la tache.  Celui-là est même exceptionnel m'a-t-on dit. Son contremaître à l'usine, Monsieur Fernand verserait une rançon pour le voir retourner rapidement à son travail ».

     Mon père fut donc relâché. Il s'en tirait à bon compte par la restitution du réveil, quelques vexations et la honte de se faire mener à travers le village entre deux gendarmes, la preuve de son délit entre les mains.

Omar M'Hamed et son fils aîné – El bkir en arabe – travaillaient tous les deux avec mon père à l'usine. Lorsque nous devions abandonner notre maison d'El maâsra pour satisfaire à l'ordre du regroupement, mon père n'avait d'autre choix que de nous faire établir à Ben Haroun, près de son lieu de travail.

     Avec l'accord du sous-officier, préposé à l'organisation des travaux d'aménagement et de construction du camp d'hébergement, mon père et ses lointains cousins s'établirent ensemble sur un îlot surplombant la route et isolé du reste des autres habitations érigées au fond d'une cuvette allongée contre le cimetière.

     Omar M'hamed était un vieux de courte taille au teint basané. Seules ses énormes moustaches trahissaient un passé de vigueur. Il avait une voix chevrotante qu'il débitait lentement.

     Omar M'hamed prenait rarement part aux discussions des adultes. Par contre, il affectionnait beaucoup de plaisanter avec moi et ses petits enfants. Aussi, je lui vouais une grande sympathie jusqu'au jour ou, alerté par des cris et gémissements, je le vis à travers l'entrebâillement de notre porte que retenait ma mère toute tremblante, traîner par les cheveux sa malheureuse femme. Cette scène devint par la suite coutumière et un jour, Omar M'hamed, découvrant mes craintes à son égard, m'en donna les raisons. C'était à son sens, une prévenance utile afin de toujours garder la primauté de l'homme à la maison. La femme m'expliqua-t-il est une créature sournoise et revancharde qu'il faut toujours mener par la crainte du bâton.

     El Bkir avait le visage fin et l'allure leste. Ses petits yeux étincelaient d'une lueur féline. Il était peu loquace mais apte à tonner lorsque sa femme ou ses enfants lui donnaient l'occasion. Les malheureux vivaient chaque soir dans la hantise de le voir arriver car, à vrai dire, il n'avait pas besoin de découvrir; il avait déjà son motif de remontrance.

     El Bkir évoque avec gratitude la grande maison d'arrêt de Tizi-ouzou. C'est là, que prisonnier de droit commun et prévôt pendant plusieurs années, il avait appris à tisser les scourtins dont il devint le producteur attitré lorsque, remis en liberté, il décida d'en lancer la fabrication.

     Lors de ses confessions faites à l'orée de son départ à la Mecque, El Bkir, fut conseillé de faire aveu de ses agissements passés. Une de ces victimes qui s'étalait en conjectures reçut un chapelet d'injures et fut invitée à mettre son pardon là où il ne sied à rien!

     Avant mon arrière grand père qui se prénommait Ali aux traits négroïdes bien prononcés, mes aïeux tiraient leurs subsides de rapines et de coups de main. La nature les ayant privilégiés sur le plan de l’aptitude physique, ils usaient de leurs mains comme d’autres, de leur intelligence.

     C’est à l’avènement des Français que les choses durent changer. Sommés d’opter pour des activités plus conformes à la morale, mes ancêtres étaient pourchassés et bientôt ramenés à de meilleures dispositions. De ces temps lointains persistent aujourd’hui quelques reliques témoins de l’histoire mouvementée de mes ascendants. Ainsi, de la scission entre les modérés et les radicaux qui durent connaître la déportation vers les bagnes de Cayenne et de Nouvelle Calédonie, est apparu le pseudonyme collé à notre patronyme sur les registres officiels de l’état civil. Ajouté par l’administration en vue de différencier les deux branches de la famille, ce nouveau nom, par les caprices du temps et de l’histoire, n’a pas respecté la lignée généalogique. Aujourd’hui, le nom de mon père dépasse d’une syllabe bien sonnante celui de son frère jumeau.

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