L'artisanat en Kabylie

Publié le par Cheriet Mouloud

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Article de : CHERIET Mouloud. Dans "le bulletin trimestriel de l'association amicale des anciens élèves et des amis de l'école d'Aït-Larba" Novembre 1952.
 
C'est un sujet beaucoup trop vaste, qui s'accommoderait plutôt d'une étude sociologique. Je ne voudrais pas me donner le ridicule d'un prétentieux, je craindrais de décevoir ceux qui liraient cet article.
Ne possédant pas les éléments suffisants pour cette étude, je laisserai aux techniciens le soin de l'approfondir. Beaucoup d'ouvrages ont paru sur l'artisanat, d'autres encore vont paraître.
 
Je me contenterai de vous donner un aperçu succinct de ce qui se fait en Kabylie. Je suis sûr que beaucoup ignorent l'existence d'une petite industrie répartie dans tout le pays, prenant dès lors la forme d'un artisanat propre à telles tribus et à tels villages.
 
Vous avez certainement entendu parler de la bijouterie de Beni-Yenni, de la vannerie et de l'ébénisterie de Djema-Saharidj, de la poterie de Bou-Nouh, des Beni-Aïssi, du tissage des Aït-Hichem, de Mengalet, des Beni- Zemenzer et de la vallée de la Soumame.
 
Toutes ces industries ne sont pas très étendues. Elles restent encore le monopole de quelques rares ouvroirs, d'artisans et de familles ; mais elles sont néanmoins une source de profit pour la population entière. L'opportunité de ces Industries s'explique par l'histoire de la Kabylie, région la plus piétinée du monde africain.
 
Le Kabyle, pour sauvegarder son indépendance et son Intégrité, s'est réfugié après les invasions successives dans les montagnes ; il fallait qu'il vive dans son monde fermé. Son tempérament économe, sa volonté, son opiniâtreté, l'ont aidé à se maintenir dans son pays et à vivre de la culture et de l'élevage sur ses rochers. Ces éléments fondamentaux de la vie sont d'ailleurs une attestation de l'unité du bassin méditerranéen.
 
Ainsi la vie se trouvant assurée, une industrie a donc pu s'établir, des arts ont pu fleurir, et une organisation déjà mieux fixée a pu grandir. Les Kabyles ont su trouver et des matières pour le travail industriel, et des moyens de les transformer pour faire des choses qui satisfont leurs besoins. Avec le bois ils font des charrues, des grands plats pour rouler le couscous, des meubles, le bahut berbère entre autres est très recherché aujourd'hui et a atteint une grande valeur.

 

Ils font des récipients pour préparer et conserver les aliments. On use de maints récipients naturels, formés d'objets soit végétaux, soit animaux. La courge (calebasse) sert à baratter le lait, l'outre à conserver l'eau, la corne à préserver le tabac. Voilà pour les récipients naturels. Les récipients fabriqués sont cependant les plus nombreux, et les poteries tiennent une grande place dans l'artisanat berbère. Leur forme et leur décor archaïque et pourtant très artistique ont séduit le touriste.

 

En observant une décoration d'une poterie l'histoire de la Berbérie y est toute entière. Toutes les inspirations d'origine ancienne s'y trouvent mêlées, depuis les phéniciennes jusqu'aux contemporaines. C'est ainsi que vous verrez des traces phéniciennes, turques, romaines, arabes, sur les objets.

 

Les noms donnés par les femmes à ces décorations ne le sont pas au hasard. C'est ainsi que Tibemasses, dessin que l'on trouve sur la plupart des poteries, désigne cette catégorie de Berbères qu'on appelle les Ibranesses.

 

La poterie n'est cependant pas l'objet d'une grande transaction commerciale, son trafic reste presque local, son marché est très réduit, car elle est difficilement transportable. Par contre, le commerce de la bijouterie, et surtout du tissage, du bois, de la vannerie, devient de plus en plus important. La modernisation a gagné toutes ces branches.

 

Le centre principal de la bijouterie est Beni-Yenni, où le village d'Aït- Larbaâ a le plus grand nombre d'artisans. Viennent ensuite les villages de Taourit-Mimoun, Agounl-Ahmed, Taguemount-Oukerouche, Taka de Michelet, etc...
Aït-Larbaâ est en tête pour la production de consommation locale. Quelques bijoutiers de Taourit-Mimoun et d'Aït-Larbaâ fabriquent des bijoux légers et des objets d'orfèvrerie, destinés à une clientèle européenne qui commence à apprécier ce genre de travail.

 

Un grand nombre d'artisans ont quitté leur village pour aller s'installer dans les villes environnantes et même dans les grandes villes, pour y trouver une clientèle plus nombreuse. Ils ont modernisé leurs moyens de travail. Le rapport a grandi. Aussi ont-ils pu utiliser des outils perfectionnés qui augmentent leur rendement et leur permettent de faire des objets plus finis et moins lourds. Avec une culture suffisante, les jeunes artisans bijoutiers exécutent divers ouvrages qui, bien souvent, sont primés dans les expositions.

 

Le Service de l'artisanat, en effet, organise des expositions périodiques pour encourager les artisans et stimuler en eux l'esprit de création et le goût du fini. Ces expositions ouvriraient des débouchés de plus en plus nombreux si toutefois elles étaient fréquentes et réparties sur tout le territoire algérien et même métropolitain.
On pourrait également aboutir à d'excellents résultats par une sélection de la production et, au besoin, par l'orientation de l'artisan à qui l'on demanderait d'exécuter tel ou tel objet suivant une forme et un dessin purement berbère. Pour cela, des techniciens et des connaisseurs de l'art et du style berbère seraient nécessaires, qui guideraient les inspirations de l'artisan.

 

Les primes d'encouragement ne doivent pas faire figure de misère comme elles l'ont fait jusqu'à maintenant. Il faut tout de même que l'artisan qui accepte de concourir puisse nourrir l'espoir d'obtenir une prime qui paye les journées de travail perdues pour l'exécution de son objet. C'est toujours cette question de nécessité qui ruine ce métier : il faut produire vite pour gagner sa vie, mais produire vite à la main, c'est produire mal.

 

Il reste à parler de la vannerie, de l'ébénisterie, du tissage. Pour la vannerie, il y a peu d'objets nouveaux à ajouter à ce qui existe déjà. Il faudrait seulement étendre cette industrie à toute la Kabylie, car son marché devient de plus en plus vaste. Actuellement les deux centres principaux sont Djema-Saharidj et Tizi-Ouzou.
Quant à l'ébénisterie, qui consiste dans la fabrication de petits meubles et d'articles de bureau, son centre de production est Djema-Saharidj. N'oublions pas Taourirt-Mimoun qui se spécialise dans la fabrication de petits objets de luxe des plus divers. Actuellement la production est réservée au commerce extérieur. Mais la meilleure formule serait de produire en même temps pour la consommation locale.
Le tissage se fait exclusivement dans des ouvroirs très rares et dans quelques familles. Son extension serait souhaitable, car il constituerait une grosse richesse pour le pays. Les centres principaux se situent à Aït- Hichem, à Mengalet, à Beni-Zemenzer et aux Beni-Idjer, et dans la vallée de la Soumame.

 

A travers cet exposé succinct de l'artisanat kabyle, notre objectif premier demeure dans la recherche des moyens de perfectionnement et de débouchés avantageux pour une prospérité toujours plus grande de notre peuple kabyle. Il est certain que les débouchés ne sont pas nombreux. Il faudrait que l'on s'occupe de toute urgence de ce facteur économique important qu'est la demande, pour faire de l'artisanat kabyle une véritable industrie qui nourrirait une grande partie de la population : le problème angoissant de la Kabylie.

 

Il faut aussi que l'artisanat ne reste pas le monopole de familles, de villages ou de tribus. L'éducation professionnelle serait souhaitable par la création de nombreuses écoles où l'on s'occupera de rénover le style berbère et de l'adapter au goût de l'époque.

 

Il est aussi un facteur essentiel qui contribuerait au développement de cet artisanat : c'est d'attirer le touriste vers la Kabylie. Pour cela un réseau routier à travers tout le pays serait d'une grande utilité.

 

Il faudrait aussi des centres d'accueil qui faciliteraient aux touristes leur séjour.
Si tout cela pouvait se réaliser, la Kabylie prendrait un essor nouveau où la vie serait moins pénible et la misère serait du passé.
                                                                                                       CHERIET MOULOUD.
 

Publié dans At Yenni Beni-Yenni

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