Les premiers autobus du Djurdjura (1912-1914-1915)

Publié le par Mohamed Tabeche

Tantonville.jpgPar : Boussad Ouahioune, le 11/1952   

Chaque fois que j'ai la bonne fortune de recevoir le journal « L'Echo d'Alger », je lis avec plaisir son article intitulé « Alger, il y a 50 ans ».

     Ayant vécu une partie de ce demi-siècle dans la capitale algéroise, je me rappelle parfaitement que la commune d'Alger s'arrêtait aux portes d'Isly et que celle de Mustapha commençait aux Facultés.

A cette époque, les transports routiers et ferroviaires n'étaient pas des plus rapides, car il fallait quatre heures au train à vapeur pour effectuer le trajet d'Alger à Tizi-Ouzou (soit 105 kilomètres, prix des places : 6 fr. 60).

patache-2.jpg), toute une journée ou une nuit était nécessaire pour faire le même trajet avec deux relais, le premier à l'Alma, le deuxième à Bordj-Ménaïel, soit un équipage de21 chevaux pour assurer ce service. Le prix des places, si j'ai bonne mémoire, était de 5 fr. 50.Yvars et Cie       Quant à la diligence à 7 chevaux (

  1. Couverture
  2.  
  3.  
  4.  

       Si le voyage d'Alger à Tizi-Ouzou se faisait à peu près normalement, avec le temps et la patience, il n'en était pas de même pour nos montagnards du Djurdjura qui voulaient regagner Fort-National ou Michelet. Pour ces pauvres diables, du nombre desquels j'ai été quelques fois, le calvaire commençait à la descente du train qui arrivait en gare de Tizi-Ouzou à 10 heures du soir.

Comme il n'y avait aucun service de la gare à la ville, sauf un break à trois chevaux qui était réservé aux clients de l'hôtel Lagarde (aujourd'hui hôtel Kolher). Les voyageurs, leurs colis à la main ou sur le dos, étaient obligés de faire ce trajet à pieds, parfois par des nuits obscures et froides de l'hiver, voire sous la pluie, pour arriver au bureau de la diligence à 7 chevaux (Passicos et Meunier, cour Stelline) qui devait les monter à Fort-National.

     Premier épisode. — Départ de Tizi-Ouzou à 11 heures du soir, arrivée
au Fort à 5 heures du matin, parfois à 5 h. 30.

       Voilà pour ce qui concerne les voyageurs de la région de Fort-National.

     Mais pour effectuer ce trajet de 27 kilomètres en 6 h. 30 de temps, cela ne se faisait pas toujours sans mal, voilà pourquoi :

       Avant l'arrivée des Pères Blancs à l'Oued Aïssi, que l'on appelait autrefois Moulin Moutier (en kabyle : Mouti), à la place de ce superbe verger que vous voyez aujourd'hui, il n'y avait qu'un vulgaire terrain inculte et plein d'arbustes sauvages, tels que ronces, lauriers roses, tamarins, etc. ... Et que la rivière balayait chaque hiver. Entre les deux ponts qui existent encore, mais dont l'un a été reconstruit il y a peu de temps, il n'était pas rare de voir l'eau arriver aux genoux des chevaux.

         Ainsi, il est arrivé souvent que les chevaux, une fois au contact de l'eau, refusaient de tirer la voiture. Devant l'obstination de ces bêtes, le cocher descendait de son siège, armé de son rotchau, et appliquait quelques coups au cheval de tête en le tenant par la bride.

      Quelquefois le coup réussissait, parce que, du fait que le premier cheval essayait de démarrer, les six autres ne faisaient aucune difficulté pour suivre le mouvement.

Par contre, il arrivait aussi que la première bête se cabrait et refusait d'avancer, malgré les coups qu'elle recevait. Dans ce cas, le cocher ordonnait aux voyageurs qui se trouvaient à l'intérieur de la voiture de descendre pour prendre un bain de pieds froid et de pousser la voiture pour encourager les chevaux à partir. Cette belle farce m'est arrivée par une nuit froide de décembre. Tout le monde obtempérait, sous peine de se voir abandonné sur place. Les voyageurs qui étaient sous bâche, à l'Impériale de la diligence, n'étaient pas inquiétés. Ceci constituait le deuxième épisode du voyage depuis la gare de Tizi-Ouzou.

       Une fois sortis du bain forcé d'entre les deux ponts, les pauvres voyageurs n'étaient pas quittes pour autant car, à quelque quatre kilomètres plus loin commence l'ascension d'Adeni, côte pénible que beaucoup d'automobilistes connaissent et qui était autrefois la mort des chevaux et aussi celle des premiers poids lourds à essence.

         Selon la charge de la voiture, les pauvres bêtes tiraient et péniblement montaient la côte moins vite qu'une personne. Mais quand la charge était exagérée et que les chevaux refusaient d'avancer, les voyageurs étaient priés de descendre et de monter la côte à pied jusqu'au monument de Tamazirt. Les gens qui étaient habitués à ce manège ne faisaient point de difficulté.

           Il m'est arrivé une fois, en 1908, de descendre de cette diligence devant l'école d'Azouza, de prendre le café chez le maître d'école et, par la traverse d'Aguemoun, d'arriver en même temps que la voiture à Fort-National.

            Nous voilà donc au Fort, où les voyageurs qui devaient descendre là, quittaient ce moyen de locomotion sans regret, après avoir passé une nuit blanche et fatigante.

     Les voyageurs se rendant à Michelet et qui n'étalent pas au bout de leurs peines, descendaient de la grande voiture pour remonter dans un break à deux chevaux qui devait les conduire à Michelet en 2 h. 30.

          Nous voici donc à Michelet entre 8 h. 30 et 9 heures du matin. Pour les voyageurs habitant Michelet ou les villages proches, le calvaire prenait fin, mais ceux des villages éloignés, comme Beni-Yenni, Ibou-Draren, Ouassif et Ogdal, trois ou quatre heures leur étaient encore nécessaires pour regagner leur logis.

            Ainsi, les voyageurs d'il y a cinquante ans, qui étaient faits à la dure, préféraient voyager de nuit et réserver leurs journées, pour faire leurs affaires à Alger.

          Je ne veux pas parler des endurcis marchands d'huile de l'époque qui marchaient derrière leurs bêtes chargées, d'ici Alger, et revenaient de la même façon en six jours. Ce serait trop long à raconter.

           En 1912, alors que j'habitais Alger depuis plusieurs années, un parent et moi avions vu le premier autobus, marque Berliet 22 HP à chaînes et bandages pleins, commencer le service du littoral Alger-Cherchell. Le propriétaire de ce nouveau service s'appelait M. Plançon. Le dit service existe encore.

            Tout de suite, mon parent et moi avons pensé au voyage interminable par traction animale de Tizi-Ouzou à Fort-National et Michelet.

             Sans hésitation, nous sommes allés passer commande à l'agence Berliet d'un autobus du même genre que celui livré à M. Plançon, pour le service du littoral, et cela sans avoir la certitude que cet engin mécanique aurait raison de la fameuse côte d'Adeni.

             Quelques mois après, l'autobus était là, car, pour activer sa livraison, j'étais allé à Lyon pour prier la maison Berliet de faire diligence, c'était mon premier voyage en métropole.

          Afin que notre entreprise ait un bon démarrage, M. Billion-Duplan, agent général, à l'époque, de l'agence Berliet à Alger, nous avait procuré un chauffeur sérieux qui avait déjà quelques notions de la marque. C'était M. Monachon, que beaucoup de gens de Tizi-Ouzou ont connu.

       La guerre aux pauvres pataches allait donc commencer. Le départ sensationnel eut lieu par un beau soleil de printemps. La voiture était au complet (30 places environ) et les places à l'œil pour Tizi-Ouzou, Fort-National et Michelet...

             Un reporter de «L'Echo d'Alger» faisait partie du voyage et a pris plusieurs photos dans une allée du jardin d'Essai. Trois heures de roulage ont eu raison des 105 kilomètres séparant Alger de Tizi-Ouzou.

               L'arrivée à Tizi-Ouzou a été des plus sensationnelles. Toute la population et un assez grand nombre de soldats étaient là pour voir le phénomène. Je dois dire à cette occasion qu'il existait, en tout et pour tout, deux voitures automobiles à Tizi-Ouzou : une 2 cylindres Renault qui appartenait à M. le sous-préfet Firbach, et une 16 HP Berliet (4 places) que venait de recevoir l'hôtel Lagarde à l'usage de ses clients.

             Apres un courte cérémonie sur la place de la Mairie, la caravane a repris la route pour donner l'assaut à la côte du Fort, voiture toujours au complet.

              Vu la longueur de celle-ci et l'empattement de ses essieux, les paris ont commencé et la majorité disait que cet engin n'arriverait pas à faire le premier tournant du moulin Moutier. Nous fûmes donc suivis, jusqu'à l'Oued Aïssi, par tous les gens de Tizi-Ouzou qui avaient des voitures à chevaux, des bicyclettes et les deux autos citées plus haut.

Le-bus-en-cote-.jpg   Par mesure de prudence, le célèbre chauffeur Monachon met la première avant d'attaquer le tournant du moulin Moutier, qui était l'enjeu des spectateurs. Le graisseur Mahidine (dit Longo) et moi étions derrière, chacun une cale à la main. Le moment était angoissant pour tous les assistants. Mais le 22 HP, à chaînes, que beaucoup croyaient voir reculer a passé majestueusement le tournant dangereux, en laissant de la fumée derrière lui pour ceux qui doutaient de sa puissance.

    Les parieurs, gagnants et perdants, sont restés figés sur place jusqu'à ce que l'autobus ait fait tous les tournants dangereux et atteint le monument de Tamazirt. L'étape la plus dure était gagnée, ceci à la grande joie des entrepreneurs et de la population.

L'arrivée au Fort a été plus triomphale que celle d'Alger à Tizi-Ouzou, à cause de la mauvaise route, le voyage a duré 1 h. 45, la population a applaudi l'autobus.

        Après un arrêt d'une heure environ, les gens du Fort ayant pu admirer à leur aise leur nouveau service, le cortège, si l'on peut dire ainsi, a continué sa route sur Michelet, où il est arrivé une heure dix après. La commune du Djurdjura, qui était prévenue, attendait son autobus, car il portait son nom. Le titre de la société était en effet : «Société des autobus du Djurdjura, Bovay et Cie, Michelet - Fort-National - Tizi-Ouzou. Départ tous les jours à 6 heures, du matin. De retour de Tizi-Ouzou à 3 heures de l'après-midi.

          Les voyageurs ayant déserté du jour au lendemain les pauvres pataches, celles-ci ont dû être remisées aussitôt, sauf celle qui était obligée d'assurer le service postal, mais qui n'avait point de voyageurs. Mais (car il y a toujours un mais), les entrepreneurs du service à chevaux Passicot et Meunier, qui étaient là depuis longtemps et qui ne pouvaient pas digérer cette pilule, ne voulaient pas rester pour battus et ont passé commande d'un autobus à la maison Renault. Celui-ci est arrivé cinq ou six mois après.

          Nous voici donc courant 1913, et une concurrence sans merci a commencé entre les deux entreprises. Les deux compagnies ayant fait acquisition chacune d'un nouvel autobus, la concurrence redoublait de violence.

       A chaque arrivée de train, les deux voitures étalent à la gare pour accaparer les clients, ce qui se terminait assez souvent par une bagarre entre les employés des deux sociétés.

Les choses s'envenimaient donc chaque jour et, à la suite de l'une de ces disputes, plus violente que les autres, il y a eu des coups de barre de fer et de couteau. Résultat : deux blessés graves.

          Le prix des places, qui était de 6 francs pour monter de Tizi-Ouzou à Michelet, est tombé à 3 francs et parfois à 2 fr. 50. Celui de la descente, qui était de 5 francs, est tombé à 2 francs. Au plus fort de la lutte, il nous est arrivé de prendre des voyageurs à Michelet pour Tizi-Ouzou au prix de 0 fr. 50 la place !

         Bref, c'était une idée fixe pour chacune des deux entreprises de manger jusqu'à son dernier sou pour essayer d'abattre son concurrent. Et la chose serait fatalement arrivée si la guerre de 1914 n'avait pas éclaté.

          En effet, l'autorité militaire ayant réquisitionné les cinq véhicules des deux sociétés, la lutte a pris fin et l'honneur était sauf des deux côtés.

        Si nos deux braves chauffeurs de l'époque, MM. Vaucelle et Monachon, étaient encore de ce monde, ils pourraient en parler aussi !

        C'est l'histoire détaillée des premiers autobus du Djurdjura, de 1912 à 1914-15, qui ont tué les pataches sur la ligne Tizi-Ouzou - Fort-National - Michelet.

Article de : OUAHIOUNE BOUSSAD.  Dans "le bulletin trimestriel de l'association amicale des anciens élèves et des amis de l'école d'aït-larba" Novembre 1952.

Les premiers autobus du Djurdjura (1912-1914-1915)
Les premiers autobus du Djurdjura (1912-1914-1915)

Publié dans Histoire

Commenter cet article