Secours au Djurdjura

Publié le par Med Tabèche

    
       Deux jeunes randonneurs sont bloqués en montagne à Tala Guilef Djurdjura soit, depuis plus de vingt quatre heures, surpris par une averse de pluie froide d’automne en empruntant un itinéraire qui leur semblait être une traversée facile pour devancer leur groupe qu’ils avaient quitté en amont. Arrosés par des trombes d’eau, affolés, affaiblis et non équipés, ils ne peuvent ni avancer ni reculer et se trouve ainsi bloqués au dessus du vide.
 
         L'information nous est parvenue tard dans la soirée du samedi à vingt heures vingt cinq à Beni-Yenni à l’arrivée du Chef de Service de la Jeunesse et des Sports accompagné par le Capitaine de la Protection Civile de la Wilaya de Tizi-Ouzou. Ces derniers étaient dépêchés pour demander assistance aux jeunes spéléologues de Beni-Yenni, dernière chance de ces infortunés aventuriers après de vaines tentatives des équipes de secours. Le premier contacté était bien sûr le Directeur de la Maison de Jeunes de Beni-Yenni, qui prend tout de suite contact avec les autres membres du SCAY (Spéléologie Club Ath Yenni), Kamal est chargé d'informer le Président du Club Mohamed, ce dernier demande qu’on avise les membres les plus actifs de prendre rendez vous avec les volontaires au siège du club, Chabane s’est déjà occupé de la logistique, préparation du matériel et équipements nécessaires.
 
         Après le regroupement où nous nous sommes félicités de la rapidité avec laquelle nous avons réagi à cet appel de détresse, sachant que beaucoup d’entre nous étaient déjà au lit au moment de l’alerte. Nous avons pris tous nos équipements et les cordes et nous nous sommes entassés dans le véhicule de la Protection Civile pour prendre le départ à 21 h 15 à destination de Tala Guilef, après avoir accepté les risques encourus. En cours de route et pendant toute la durée du trajet, nous avons suivi avec attention les appels radio des équipes de pompiers qui tentent désespérément d’atteindre les victimes, ces renseignements très utiles nous serviront pour préparer rapidement notre intervention qui comporte beaucoup d’incertitudes. Pour plus d’assurance, après avoir bouclé près d’une quarantaine de kilomètres Mohamed, Président du Club, désigné avant le départ chef de mission, obtient par radio le bulletin météorologique pour cette nuit et la journée du Dimanche 20 novembre. Peu de temps après, la station météorologique de Dar-El-Beida (ex maison blanche Alger) annonce « ciel dégagé, aucune averse de pluie ou de neige prévue pour la nuit du 19 et la journée du 20/11/88 ». C’est un grand soulagement pour toute l'équipe car, face à une situation inédite, le mauvais temps compliquerait dangereusement le déroulement des opérations et réduirait les chances de survie de ces malheureux, bloqués depuis plus de vingt quatre heures, probablement en hypothermie à l'heure actuelle. Le véhicule 4x4 avale du terrain, à vingt trois heures nous arrivons à un endroit A où nous devons continuer à pieds.
         
        La marche d'approche est importante et nous n'avons pas prévu de sacs à dos pour cela, mais des kits, des sacs étanches pour a-recherche.jpgtransport des cordes et de matériel de spéléologie ou d’alpinisme en forme de sac marin lourd, peu pratiques pour la marche. Après une heure de marche pénible, essoufflés, nous sommes arrivés sur une plate-forme qui surplombe plusieurs ravins dont l'un d'eux emprisonne les malheureux. Entre les cèdres, plusieurs fois centenaires, nous avons trouvé une équipe éparse de volontaires et d’agents le la Protection Civile, dans le désarroi le plus total, les uns pour la situation critique de leurs deux camarades dans l’inconnu d’une seconde nuit angoissante, les autres devant l’impuissance. C’est une situation pénible pour tous, désorientés, épuisés notre arrivée semble quelque peu les soulager même si notre nonchalance et notre allure débraillée dues à la hâte des préparatifs pouvaient faire douter. Sans difficultés nous avons pris immédiatement la direction des opérations de secours, sans doute sur ordres donnés par l’officier supérieur avec qui on a voyagé. On nous fournit tous les renseignements utiles, les jeunes pompiers étaient admiratifs devant ces civils anonymes qui semblent venir d’une lointaine contrée.
 
         Habituellement dès leur arrivée à l’endroit d’un drame, le public est écarté, cette fois c’est le contraire. Les appels entendus dans leurs talkies-walkies semblent indiquer qu’une équipe est très proche des victimes, en réalité il n’en est rien et leurs appareils de téléphonie sont hors d’usage. On est largués là, coupé du reste du monde avec tous ces braves gens qui comptent sur nous, on doit absolument faire face et être à la hauteur. Nous sommes confiés à deux guides qui prétendent nous conduire juste au dessus du couple. Nous dévalons un des ravins à travers des cèdres pour aboutir sur des pentes rocailleuses très abruptes pour arriver finalement au bout de presque quatre heures de marche dans une vallée animée par les appels, les lumières des torches et surtout des feux de camps des volontaires et de curieux. Nous avons compris que nos guides se sont trompés de chemin et nous nous retrouvons à trois ou quatre cents mètres au dessous des victimes bien vivantes pour avoir entendu des cris de désespoir déchirant qui vous fait dresser les cheveux sur la tête, des supplications effroyables de gens en agonie que jamais nous n’avons entendus et ne souhaitons pas aux gens normaux de les entendre. II est trois heures quarante cinq du matin, la lune nous a trahi en passant derrière la montagne, nos torches ont faibli et impossible de rebrousser chemin pour tenter d'atteindre le couple par une voie plus en hauteur, le temps presse et il nous faut préserver le peu d'énergie qui nous reste.
 
         Nous rejoignons donc le poste B le plus proche situé au bas de la falaise au plus prêt des victimes. De là nous entendons nettement leurs appels de désespoir et nous prodiguons quelque conseils utiles et des encouragements en feignant une désinvolture pour ne pas montrer notre profonde émotion. La nouvelle ayant fait tâche d'huile, de nombreux volontaires autour du feu étaient là depuis la veille. Nous faisons équipe avec eux jusqu'au lever du jour. Nous avons quand même pu recueillir d’autres renseignements sur la situation des malheureux, au détour d’une conversation les villageois nous ont appris qu'il y a environ une vingtaine de jours, un jeune homme de 26 ans a fait une chute mortelle d’une falaise. Cette nouvelle ne fait que renforcer le sentiment macabre qui plane dans cette contrée.
 
         Dès les premières lueurs du jour, nous percevons les deux silhouettes à trois ou quatre cents mètres au dessus de nous, une d’elles tente de communiquer en faisant des gestes de la main, et d’ajouter avec une voix très éprouvée à peine audible « vite on en peut plus » durant la nuit on a annoncé notre arrivée. Pour les rassurer, on leur a dit que nous étions des spéléologues formés au secours en montagne et que l’obstacle qui nous sépare est pour nous un jeu d’enfants et que dès les premières lueurs du jour nous serons à leurs cotés. Cela les a peut-être rassurés mais pas nous, on ne maîtrisait pas très bien les techniques de l’alpinisme. Après avoir enfilés leurs équipements, Elyes d'abord avec 48 mètres de corde puis Lounnas avec un kit sur son dos, commencent l'ascension par le côté qui leur paraissait facile à escalader. Mohamed les suit derrière avec comme seul équipement un casque qu'il céda finalement à Lounnas. L'escalade se fait à mains nues et sans matériel adéquat ce qui est difficile et particulièrement dangereux mais, deux vies humaines sont en jeux. Il faut absolument continuer en évaluant les risques . A un endroit particulièrement difficile, à mi chemin, Lounnas a quelques difficultés pour avancer Mohamed observe la situation avec une grande inquiétude. II est sept heures du matin le soleil commence à se lever il nous jette alors ses rayons au dessus des proches sommets. Plus aucun bruit ni appel ne provient des victimes, sont elles confiantes par l’action engagée ou n’ont elles pas résistées ? Kamal et Chabane se sont chargés par contre d'orienter Lounnas et de se préparer ainsi à toute intervention. Lounas, avec son sac au poids imposant a fait la moitié du chemin. Mohamed, s'engage une fois encore par le coté droit en fait le plus abrupt. La roche étant plus rugueuse, les prises sont plus rassurantes, ce qui lui permet d'évoluer avec aisance pour se retrouver. Au bout de dix minutes environ, il est au dessus de Lounnas qui semble dans une situation délicate. Mohamed redescend une fois de plus de quelques mètres pour diriger les pas de son compagnon, cinq mètres de vide environ les sépare l'un de l'autre.
         A cet endroit, il est vraiment impossible pour les deux de rebrousser chemin. La seule alternative de continuer car même devant une grande difficulté, il est plus aisé de monter. Franchement, nous ne sommes pas certain de pouvoir réussir cette action sans problèmes car nous n'étions pas entraînés pour ce genre de situations et même de bons alpinistes auraient du mal pour escalader cette paroi. Arrivés à un endroit où la roche est instable Lounnas est immobilisé, les petites roches sur lesquelles est posé la pointe de sa chaussure se détache. Il appelle Mohamed, oui redescend en biais sur la partie la moins abrupte 7 mètres plus bas que son compagnon en difficulté. Chabane et Kamal ont observé la situation d’en bas, dans l’affolement Kamal entame à son tour l’escalade pour venir à la rescousse, il est stoppé net par Mohamed avec seulement des gestes et de petits cailloux lancés sur lui pour ne pas affoler d’avantage Lounnas, qui ne tarde pas à annoncer d’un air grave.

- Mohamed! Je crois que je suis bloqué.
- Essaie encore calmement ! Rétorque Mohamed décontracté ou qui veut le paraître en retirant sa pipe et sa bourse à tabac d’un mouvement très lent, il en bourre une et tire une grande bouffée sans quitter Lounnas des yeux. Ces gestes n’ont certainement pas leur place en ces circonstances et en cet endroit, ils servent à rassurer les camarades et les nombreux observateurs en contrebas dans la vallée, pour leur faire croire, que ce qui se passe est une "promenade " pour nous et éviter ainsi l’affolement et les cris ou simplement les bruits qui risquent de compliquer la situation.

-Je suis bien calme, mais je n'arrive pas à avancer ! Repris Lounnas.
-As-tu le vertige?
-Non pas du tout!
-Es-tu fatigué?
-Un petit peu.
-Bon. Peux-tu te débarrasser de ton sac?
-Je ne crois pas. Je vais essayer.
-Alors essaie de le jeter. Lounnas hésite un moment, car le sac contient des choses très importantes : trousse médicale, biscuits énergétiques, cordes de spéléologie etc. Il n'avait d'autres choix que de le laisser choir. Mohamed visiblement très éprouvé assis sur une petite plate forme, les yeux fermées en tenant sa tête, il perçoit un bruit sourd de « sac » buté sur les parois en chute libre tous son corps est envahi par des frissons et des sueurs froides, il ne peut ouvrir ses yeux pour savoir qui chute, il est difficile de ne pas imaginer que c’est le bruit de la chute de l'un de nous.

         Il se dit à lui-même que si Lounnas s’en sort indemne on doit prendre la prudente et égoïste décision d’annuler cette mission. A cet instant Lounnas annonce qu’il est soulagé et continue l'ascension. Juste le temps de reprendre nos esprits Elyes annonce à son tour:aa-victime.jpg
-Je suis arrivé C, ils sont vivants ! Tous les gens en contre bas, des centaines de personnes applaudissent en criant « Bravo », nous avons reçu alors une bonne décharge d’adrénaline qui nous a donné de nouveau l’espoir et de l’énergie. Elyes infirmier de formation, a déjà commencé les premiers soins, mouvements de réchauffement par friction il les a trouvés mouillés et gelés jusqu'aux os et l’un d'eux était d'ailleurs allongé, ne pouvant faire le moindre geste. On leur remonte surtout le moral car la veille, désespérés, ils ont pensé en finir en se jetant dans le cours d'eau du ruisseau que la pluie a alimenté durant la nuit. Après les soins prodigués par l'équipe, il faut penser maintenant évacuer les lieux avec deux personnes qui ne peuvent fournir qu'un maigre effort. Pour cela, nous ne pouvons envisager de descendre par le chemin que nous avons emprunté, bien que cela serait beaucoup plus facile pour nous: malheureusement nous ne possédons aucun élément, minuscule mais indispensable pour la spéléologie : les chevilles auto perforeuses pour la roche. De cet endroit, l'opération de
sauvetage aurait duré que deux heures à peine. La décision est prise, le dégagement doit se faire vers le haut, Mohamed a déjà grimpé pour repérer les amarrages naturels. Le plan de dégagement consiste à tracter directement par corde les victimes l’une après l’autre, deux autres cordes seront amarrées (amarrage naturel) qui serviront aux spéléologues pour accompagner les victimes (Voir plan). Une nombreuse foule éparpillée dans la vallée suivait tous nos mouvements avec émotion ainsi que toutes les autorités de la wilaya de Tizi-Ouzou. Chabane et Kamal restés en bas expliquaient nos intentions et nos plans, leurs appels nous arrivent difficilement à cause de l'éloignement et des échos.
 
         Le plan de dégagement consiste au tractage des victimes tour à tour les premiers 15 mètres nous ont pris presque deux heures, en mettant en pratique ce que nous appris durant plusieurs Week-ends par nos amis Bernard et Josiane LIPS* c’est alors que, miracle deux alpinistes Polonais nous rejoignent. Un Club de dix alpinistes Polonais de Gdansk est à Beni-Yenni dans le cadre d'un échange technique avec notre club, ils ont été informés dans la matinée et deux d'entre eux se sont portés volontaires pour nous rejoindre. A quelques mètres au dessous de nous, le premier de cordée apparaît, c'est César, suivi de Michel, de bons alpinistes. A leur arrivée, après de grandes congratulations, ils nous seront d'une grande utilité, surtout avec les « coinceurs » et les cordes supplémentaires, même s’ils ne nous ont pas ramené le kit que nous avons laissé tombé, probablement l’intérieur s’est transformé en marmelade. Dès que Mohamed a terminé d'amarrer les deux cordes il redescend pour expliquer notre nouveau plan à César et Michel, un peu en Anglais, un peu en Français, un peu en Kabyle et en Polonais mais aussi avec des gestes, le message passe. L’équipe d'en bas a déjà changer de positions, ils contournent la montagne par Tala-guilef, pour nous attendre dans quelques heures en haut avec les équipes et le matériel nécessaire pour la relève. Ni la fatigue ni la faim n’arrivent a entamer notre détermination de progresser toujours plus haut avec les deux corps flétris, des petits cailloux sifflaient comme des balles au dessus de nos têtes, en se protégeant, nous avons compris que des gens sont au dessus de nous. A deux cents mètres plus haut, ces braves volontaires, qui durant toute la nuit cherchaient le chemin, sont enfin parvenus à nous rejoindre. Nous leurs conseillons de ne pas bouger pour éviter des chutes de pierres. Ils nous lancent deux sacs de couchage pour réchauffer les victimes. A chaque fois que la deuxième victime est tractée, un de nous est obligé de redescendre pour récupérer le matériel, la plupart du temps c'est Elyes ou Lounas (plus agiles et plus jeunes). Au dernier obstacle avant d'atteindre l'équipe de relais d'en haut, un amarrage vertical se termine par une corniche chargée de blocs instables suspendus au dessus de nos têtes en cet endroit, nous redoublons de précautions, mais la première victime remontée a provoqué une avalanche importante, des tonnes de rocs allaient se déverser sur Elyes et la deuxième victime, on lance l’avertissement habituel commun aux spéléologues et aux alpinistes "pierres"(corva en Polonais) qui signifie : arrêter les manœuvres et se protéger au maximum. De notre position, nous n'apercevons pas les deux personnes en bas suspendues aux cordes. Avec une voix grave et chargée de colère et d'émotion, Elyes annonce que la victime est touchée, puis c'est le silence de quelques secondes qui semblait durer des heures. On imaginait le pire, les deux Polonais ne comprenaient rien, mais ils ont vite lu sur nos visages que quelque chose de grave venait d'arriver. On était tous comme pétrifiés, pas un son n'arrivait à sortir de notre bouche. Elyes nous rassura enfin. Ce n'était pas grave, un des blocs a juste effleuré la jambe de la victime. On termine de hisser la dernière Personne, il est 14 H, on se réchauffe avec une tisane et un feu, qu’une équipe de volontaires anonymes nous ont préparé. On se repose encore pendant prêt d’une demi heure et on continue. On franchit deux derniers obstacles assez difficiles et on rejoint la nombreuse foule de volontaires composée de médecins amis des victimes, de leurs parents, des éléments de la protection civile, des autorités etc.
Là, nous confions ces dernières pour leurs transfert à l’hôpital de Tizi-Ouzou. Après avoir emballé tous nos équipements, nous grimpons au sommet de la colline où une nombreuse foule nous attendait, dont le wali de Tizi-Ouzou pour nous féliciter d'avoir sauvé des vies humaines.
C'était le vendredi 18 novembre 1988, 
*Pendant leur séjour en Kabylie ces deux personnes enseignantes passionnées de spéléologie nous ont formé et initié durant plusieurs week-ends au Djurdjura à la technique de spéléologie et aux secours en montagne nous leur rendons un grand hommage.
• Illustration : Ghani et Mohamed
 
Lieu du sauvetage

Voici une capture d'écran d'une page Facebook, commentaire d'une personne, qui nous dit merci de l'avoir secouru ! 

 

Secours au Djurdjura

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