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Une bougie pour Vava Hemou.

Ce 02 juillet 2021, une "wada" en hommage à ce personnage atypique, ci-après un résumé de ma petite recherche...
hemou n At Ali, est né en 1888 au village d'Aït Lahcen à At Yenni. 
Il est inscrit sur les registres officiels du centre municipal d'Ait Lahcen : Djender Hemou ben Brahim,  âgé de 4 ans en 1892, année du début du recensement des populations par l'Administration française avec les Bureaux arabes. 
Le nom officiel attribué à une faction de "At Ali" de "Adrum N At Ifthen", est : Djender; qui est une composition alpha-géographique et parfois fantaisistes pour certains noms de familles. 
Il décède à 58 ans, âge raisonnable pour l'époque,  le 12 juin 1946, à Amechtras et enterré à At Lahcen au carré familial. 

On l'interpelle Hemou par son nom "wa Hemou", " Wa Vava Hemou"; quand on parle de lui, on le désigne,  "Vava Hemou", "Hemou At Ali", "Hemou a Yaniwe";  il est désigné parfois sous un sobriquet péjoratif, gardé depuis son enfance "Hemou Dordor".  Il ne se défend jamais des moqueries et des insultes et de rares agressions des méchants et des mesquins... Hemou est incapable de méchancetés, il est timide, c'est gentillesse à l'état pur.
Que dire d'autre de Hemou ? Comment parler de lui un siècle après ? Si non par ce qui est conservé dans la mémoire collective et dans les souvenirs individuels épars... 
Une mémoire collective, plus vivace maintenant, qui prend conscience désormais, qu'il faut honorer les siens, ses aïeux et ancêtres ; ceux qui ont fait une société exceptionnelle, qu'est la-nôtre. Où trouver un peuple, qui après la récolte et la cueillette, laisse sur place la part aux oiseaux et aux insectes ? Un peuple qui respecte la nature et l'environnement, qui délibère pour abattre un arbre par nécessité... Depuis presque 2000 ans, l'ensemble des règles qui régissent les Kabyles, sont encore usitées de nos jours. La preuve est là de nouveau, le respect, la tendresse, la compassion, que manifestaient nos aïeux envers Hemou,  sont réitérés aujourd'hui, un siècle après, par un hommage à lui pas sa famille, son village... avons-nous retrouvé le rythme atavique ?
La naissance de Hemou était une joie immense pour toute la famille plus encore pour ses parents. Hlima At Oufela, est particulièrement fier de son ange aux yeux bleus. Elle n'avait aucune difficulté à le nourrir, on nous rapporte même, qu'à chaque fois qu'elle veut l'allaiter elle le trouve déjà rassasié, gavé ; la sève divine de "lmalaykat" dégoulinant sur ses joues roses...

Les Zouaves à At Lahcen

Le 25 juin 1857 At Lacen, avait perdu la bataille, probablement la guerre, devant la puissance de l'armée française et ses Zouaves, la défaite des Yenni est destinée à retentir dans l'Algérie toute entière".
Le village d'Aït Lahcen est considéré comme une ville puissante, qui a levé plus de 500 fusils à elle seule,  et dans chaque bataille où elle a participé, mais c'est des paysans, pas des guerriers et ne peuvent éviter les drames humains. Les rudes difficultés de vie d'altitudes, les guets-apens des vallées par les bandits et les armées scélérates des occupants... À l'âge de huit ans environ, Hemou est sa famille sont touchés de plein fouet par un drame. En allant dans la vallée, de l'autre côté de la montagne du Djurdjura, pour écouler les produits de leurs travaux  pastoraux, Brahim et ses compagnons se sont fait attaquer par des bandits. Depuis, plus personne n'a entendu parler d'eux, ni de ce qu'ils avaient avec eux, les  bêtes et l'argent.
Pendant des années le statut de veuve, sous la puissante tutélaire de Mohamed Akli, frère du disparu, ne convient pas à Hlima At Oufela, elle décide de se libérer de la tutelle de son beau-frère et se prendre en charge en exploitant les terres de Brahim, son mari disparus.
Depuis, Hlima fait tous les travaux domestiques et champêtres, elle sait tout faire, laboure, creuse, sème récolte, coupe et transporte du bois, taille, nettoie, cueille et ramasse les olives, fauche et moue les blés, sèche les figues, monte sur son mulet comme un homme… Elle travaille comme deux, elles s’occupent des bêtes, mais probablement pas assez de ses enfants... Est-ce la cause de la frustration de Hemou ? Qui depuis, demande aux femmes, même au dehors de le porter sur leur dos, comme le faisait rarement sa propre maman ?
" A Yemma, bibiyi !" Les gens sont intrigués, mais pas choqués, certaines femmes s'exécutent, elles interprètent dans ce geste un signe prémonitoire annonciateur d'événements heureux :  Un mariage, une naissance d'un garçon... Son petit frère Lounis et les autres membres de la famille, sont plutôt embarrassés par les comportements gênants et enfantins de Hemou, déjà adolescent, qui  peuvent créer des situations graves. La famille de Hemou ignore, que sa candeur lui permet le respect le plus profond des villageois et des personnes à  vingt kilomètres à la ronde... 
L'omniprésence de Hemou fait frémir, quand il réapparaît soudain après une absence. On s'attend forcément à une révélation divine, on reste très attentif à ses actes ou à ce qu'il peut dire.
On lui attribue des pouvoirs et des dons surnatures, qu'il n'a pas cherchés ni prémédités : prescience, ubiquité, thaumaturgie...
 Ses mots, ses phrases pourtant simples et naturels ainsi que ses actes, sont pour les autres des messages, des expressions divines du second et du troisième degré qui nécessitent des interprétations, que seuls les plus âgés peuvent les faire.
Dès l'âge de 16 ans, "adulte et autonome" son territoire géographique s'est élargi jusqu'à Azazga, aghrive, Larba Nath Irathen, Michli, Ouacif, voughni, mais c'est surtout à Amechtras, son lieu de prédilection, qu'il a passé une grande partie de sa vie.

 

Les jeunes bénévoles d'At Lahcen

Le temps et l'espace semblent n'avoir aucune emprise sur lui, ni de l'importance. À leur retour aux villages certains voyageurs et pèlerins affirment l'avoir rencontré là-bas, dans les contrées lointaines où normalement, il n'a rien à y faire ... Personne ne sait, quand et où il s'en va, où il se trouve, quand il reviendra ? Qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente, il va où bon lui semble sans se préoccuper de rien, il paraît même ne pas ressentir les grandes chaleurs, ni les rudesses de l'hiver, son "derbal = ajelav = djellaba", le protège de tout, comme une armure ou la toison magique. Ce vêtement mythique est enterré pas la population d'Amechtras, symboliquement à la place de sa dépouille, réclamée par les At Yanni. Ce lieu est devenu un modeste mausolée, qu'on visite encore. Hemou n'était pas responsable des pouvoirs, qu'on lui a attribué, il n'a pas choisi les positions divine et surnaturelle dans lesquelles il est mis, il n'en profite pas pour s'enrichir, ni s'enorgueillir. Il ne vend rien, il ne prend rien, il est heureux simplement. Sa présence à proximité permet aux gens de se rapprocher des cieux, des dieux, de se connecter avec les esprits, d'entrer dans l'imperceptible. Le samaritain donne la tendresse, l'amour et beaucoup d'espoir, indispensables pour les guérisons. Les anges (lmalaykat) l'ont élu, "Ath kent ets = dha mathouq". Dans les croyances populaires de l'époque, Hemou est lui-même un ange, sous l'apparence d'un homme simple, pauvre, sous la forme la plus humble. Il est créé ainsi ; qui veut aimer Hemou, l'aime pour son cœur, sa bonté, pour ce qu'il est, non pas pour son apparence.

Cette marque de respect particulière aux personnes atypiques, malades, handicapées, diminuées, faibles y compris aux mendiants, aux étrangers de passage au village, est généralisée dans tous les villages kabyles. La vénération est telle, que des siècles durant les lieux où elles sont enterrés portent encore leurs noms. On peut citer des dizaines dans le seul "Larch At Yanni"...

Quelles que soient nos croyances ou regroupées en "jmaa'liman", cette partie de notre spiritualité, cette philosophie, est sans doute, un des piliers de notre civilisation, effrité quelque peu, recomposée sans doute, mais pérennes. Je félicite les initiateurs et les jeunes bénévoles d'At Lahcen pour cette initiative constructive, qui réhabilité les valeurs ancestrales...

Mohamed Tabeche, ce 02 juillet 2021

 

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Tag(s) : #Art culture tradition, #At Yenni Beni-Yenni, #Hommages, #Patrimoine culturel immatériel, #Portraits
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