Azouaou Mammeri, "Le second"

Publié le par Med Tabèche

Photo Med Tabeche, 2010
Photo Med Tabeche, 2010

Vous avez compris, il s'agit du petit fils du peintre du début du siècle, lui-même est un peintre ! Je l'ai rencontré en 2010 à At Yanni, il est venu d'Alger pour rendre hommage à Mohammed Arkoun. Il a réalisé, à cette occasion une oeuvre d'art éphémère, photo en bas !

BIOGRAPHIE

Tirée du livre : Mémoires Gardiennes, Azwaw A.Mammeri_ éditions barzakh

VERS 1915 Azouaou Mammeri, (1890-1954), grand-père paternel, portant le même prénom (orthographié Azouaou) est artiste peintre exilé avec sa famille au Maroc. Considéré comme l’un des pères de la peinture nord africaine, il expose au Maroc et à l’étranger (Japon, France ...).
1948 Retour de la famille Mammeri en Algérie.
1953 Mariage de Madjid Mammeri, père de Azwaw, ingénieur agronome, avec Louiza Aberkane.
1954 Naissance de Azwaw, le 24 septembre, une semaine après le décès de son grand-père. Il est enregistré à l’état civil de Béni Yenni, alors qu’il est né à la clinnique de Belfort (El Harrach-Alger). Ses parents vivent dans la maison du grand- père à Larbâa, dans la Mitidja. Azwaw connaîtra son grand père à travers les tableaux et les récits de sa grand-mère paternelle, Aziza Mammeri, excellente conteuse.
1955 Naissance de Zahia Mammeri, soeur « jumelle » de Azwaw, très proche de lui dans la vie, elle sera sa complice et sa confidente.
1956 L’armée coloniale française bombarde Larbâa, détruisant la ferme des Mammeri. Nouvel exil de la famille au Maroc.
1961/1962 Azwaw entre à l’école maternelle de Sidi Slimane dans les environs de Rabat. Ses parents entretiennent alors des rapports étroits avec Mr et Mme Gaty, couple d’Algériens établis au Maroc et amis du grand-père. Mme Gaty est peintre. Chez les Gaty, Azwaw enfant est fasciné par les accessoires utilisés par Mme Gaty pour ses tableaux : chevalets, pinceaux, peinture, toile etc.
1962 Indépendance de l’Algérie. La famille d’Azwaw rentre au pays. Les Mammeri font un séjour aux Issers chez la grand-mère maternelle d’Azwaw, Mekioussa Aberkane, née Nouar. Issue d’une famille d’artisans bijoutiers de Beni Yenni, elle marquera le jeune garçon, qui la verra manipuler des instruments et travailler des matières et formes ancestrales. Elle tissera son burnous ainsi que toutes les couvertures de la famille.
Le père d’Azwaw est nommé à un poste de haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture. Les Mammeri s’installent dans un logement de fonction au Jardin d’Essais du Hamma, à Alger.
1963 Louiza Mammeri travaille à l'insectarium national d’Alger au Jardin d’Essais. Elle en sera conservatrice jusqu’à sa retraite en 1999. Cet insectarium était, à l’époque, l’un des plus importants au monde (800 000 insectes conservés). Pendant cette période, Azwaw enfant est imprégné de l’ambiance particulière de ce lieu, entre la passion minutieuse de sa mère pour son métier, les couleurs et variétés des insectes classés, et les matières, matériaux et matériels tels que le bois des tiroirs de rangement des insectes, les microscopes, la faïence, le verre, les plumes, l’encre de Chine etc.

1964 Les Gaty rentrent en Algérie. Azwaw se familiarise avec la peinture de Mme Gaty. Celle-ci, n’ayant pas eu d’enfants, développe des rapports privilégiés avec les enfants Mammeri. Elle offre à Azwaw chaque année un livre d’art où il découvre Kandinsky, Picasso, Delacroix, etc.
Parallèlement, Azwaw se met à reproduire les personnages des bandes dessinées dont toute sa génération était friande. Il est fortement encouragé par sa mère qu’il observe dessiner les insectes.
1969 Festival Panafricain d’Alger : la capitale est en fête, aux couleurs de l’Afrique. Des troupes de tout le continent défilent en tenues traditionnelles dans les rues, des artistes prestigieux donnent des concerts, la ville est parée de motifs et sculptures. Le jeune Azwaw est marqué à jamais par l’ambiance et les visions de ce fabuleux événement.
Jusqu'à 1976 Azwaw Mammeri poursuit des études primaires et secondaires plutôt moyennes, peu attiré par l’enseignement classique. Il se passionne, par contre, à chaque fois qu’il s’agit de dessiner des cartes géographiques, des schémas de sciences naturelles, des graphes de fonctions mathématiques.
1974 Les Mammeri s’installent à Bordj El Kiffan.
1976 Azwaw entre à l’université d’Alger et entame une licence de français, sans grande conviction. Cependant, cette étape de sa vie est décisive, car il y découvre à travers un enseignement de grande qualité, tous les concepts à la base de la communication moderne, au delà de la langue : la sémantique, la sémiologie, la linguistique, le roman moderne, le film, la communication audio visuelle en plein essor.
Il acquiert alors des outils de réflexion fondamentaux, conférant à sa vision du monde profondeur et sens critique. Il profite des conférences de personnalités marquantes : Tahar Djaout, Rachid Mimouni, Kateb Yacine, Merzak Allouache, Mouni Berrah, Alloula, etc. Il est également marqué par ses enseignants de haut niveau (Dalila Morsly, Christiane Achour, Ismaïl Abdoun, etc.). Il participe à la création d’une revue littéraire estudiantine intitulée Souffle.

1980 Printemps berbère. Pour Azwaw, au-delà des revendications identitaires, cette manifestation introduit une notion fondamentale : la revendication de la liberté d’expression.

La même année, il termine ses études, et est recruté au lycée mixte de Mohammadia (El Harrach) comme professeur de français. Il s’aperçoit rapidement que cette profession ne lui convient pas, d’autant plus que la langue française tombe en désuétude dans l’enseignement, et ne suscite aucun intérêt chez les élèves. Il change d’approche et les amène à des débats vivants qui débouchent sur la réalisation de fresques murales collectives.
1984/1986 Service national dans une caserne en reconstruction. Azwaw a la chance de se voir attribuer par le commandant de la caserne les pleins pouvoirs pour embellir et aménager les lieux, ce qu’il réalise avec l’aide d’un groupe de jeunes architectes qu’il dirige.
C'est pendant cette période que s’affirme pour Azwaw la vocation artistique, et sa volonté de peindre à plein temps. Il aménage dans la maison familiale une petite pièce qui deviendra, et restera son atelier.
Aussi, lorsqu'un hommage à Kateb Yacine est organisé par l’université d’Alger à l’occasion du trentième anniversaire de Nedjma, Azwaw n’hésite pas à participer à une exposition collective où il présente quelques œuvres. C’est sa première exposition.
1987 Azwaw abandonne l’enseignement pour un poste de chargé des affaires culturelles à la Wilaya d’Alger. Il est nommé alors conservateur du musée de Bordj El Kiffan, ancien fort turc dont il est chargé de superviser la réhabilitation. Mais ce projet ne verra jamais le jour.
La même année, il est chargé d’organiser le festival de la bande dessinée, où il fait la rencontre des bédéistes algériens les plus renommés de l’époque dont Slim, Maz, Melouah, Ait Kaci. Il découvre leur art, leurs techniques de dessin et leur approche.
1988 Les événements d’octobre affectent la sensibilité de l’artiste. Violence des manifestations, violence de la répression, effondrement d’un système.
1989 Azwaw participe à une exposition collective à l’université de Bab Ezzouar pour soutenir les étudiants en grève.
1990 II réalise sa première exposition individuelle au centre culturel de Bordj El Kiffan. Cette manifestation lui permet de rencontrer Ahmed Asselah, directeur de l’école supérieure des Beaux Arts d’Alger. Celui-ci, convaincu du talent d’Azwaw, l’encourage à persévérer.

Azwaw et sa famille
Azwaw et sa familleAzwaw et sa famille
Azwaw et sa familleAzwaw et sa familleAzwaw et sa famille
Azwaw et sa familleAzwaw et sa famille

Azwaw et sa famille

Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"
Azouaou Mammeri, "Le second"

A bâtons rompus avec le peintre Azwaw Mammeri et sa réflexion sur son travail plastique : Quand la vie est absurde, la peinture est hors ton

Écrit par  Abderrahmane Djelfaoui  lundi, 14 mars 2016

Publié dans Grand angle

Le peintre Azwaw Mammeri n’a pas fait d’exposition personnelle depuis une dizaine d’années, si ce ne sont des apparitions furtives lors de demi-journées organisées par quelques associations de la capitale… Azwaw (qui se dénomme prénom et nom de son illustre grand-père Mammeri, un des précurseurs de la peinture moderne algérienne dès les années 1920…) est pourtant un artiste qui a commencé à peindre depuis les années 1970 ; un artiste productif, généreux et hors normes qui laisse la trace d’une création multiforme et interrogative, mais n’en reste pas moins sagement en marge d’un m’as-tu-vu qui (disent certains) tend à devenir la règle (non d’or) mais de zinc de nombre de «cimaises»…
Ami d’Azwaw et de sa famille (qui a malheureusement connu de cruelles pertes ces derniers temps), également compagnon des longues plages de réflexion-hésitation par lesquelles il macère et passe au crible son travail de création, j’ai voulu donner la parole à celui dont certains se demandent : «A-t-il encore une voix ? » Et pourtant ! répond d’un souffle Karima, sa sœur, le sourire fier à l’œil…


Azwaw dans son atelier (Photo : Abderrahmane Djelfaoui)

 

Entretien et photographies Abderrahmane Djelfaoui
D’abord, ce sur quoi je le vois travailler et retravailler depuis longtemps, et même si Azwaw n’aime pas donner de titre à ses œuvres, il retient provisoirement pour ce travail le titre général de : En-vie fragmentée en hors ton… Un titre qui rappelle ceux qu’affectionnait l’écrivain et essayiste Roland Barthes qu’Azwaw, ancien étudiant de la Fac de lettres d’Alger, aime, entre autres, relire assez souvent…

 

Absurde est le monde, notre monde 
Plus précisément, me dit-il, entre deux bouffées de cigarette (qu’il avait pourtant décidé d’abandonner, mais qu’il a reprise) : « … On est arrivé à un tel stade que je crois que nous sommes devenus absurdes ! Ce hors ton, c’est le côté absurde dans lequel nous vivons. On ne comprend plus rien à ce qu’il se passe ; il n’y a que des points d’interrogation. A ce sujet, j’ai revisité une série que j’ai faite en 2010, je l’ai travaillée et continue à la retravailler. »

 

Une toile en cours… (Photo : Abderrahmane Djelfaoui)


Je lui fais remarquer cette impression de vécu triste qui se dégage des yeux de ce visage qui ne cesse de revenir dans ses toiles punaisées tout autour de lui aux murs dans son atelier. Visage dont on ne voit que les yeux, pas même la bouche. Comme si ce visage était bandelé, nous laissant suspendus sur ce qu’il est vraiment…
Azwaw apporte une nuance à ce que je dis. « Attends, attends. Ce sont des têtes, certes, mais pour moi ce sont beaucoup plus des visages que je rencontre au quotidien quand je vais au café, quand je fais des achats dans le quartier. Quand on voit ces visages, on sent une certaine morosité… Une mal-vie, même si l’Algérien ne veut pas le montrer parce qu’il est fier. Une fierté mal placée. Il te dira au contraire : ça va ! Ça va !... Cela d’un côté. De l’autre, il y a ce qu’il se passe dans le monde… C’est incroyable et terrible ce qu’il se passe dans ce monde !... Et ça va vite…» 
Azwaw, qui a en face de lui le grand écran télé allumé presque 24 sur 24, ne termine pas sa phrase. J’ajoute, pour ma part, que ce n’est pas seulement la vitesse, mais une forme de déshumanisation dingue… «Voilà ! C’est le mot qui me vient toujours à l’esprit : c’est dingue ! C’est absurde ! C’est con ! Plein de, tu le sais, ce n’est pas la fin du monde, mais la fin d’UN monde. Je sais qu’on va passer à autre chose. Surtout avec l’informatique et internet. Mais j’ai senti aussi qu’ici nous guerres ! De souffrances. Si tu suis la presse, si tu suis la télé et toutes les informations qui passent, on a l’impression que c’est presque la fin du monde ! En fait, pour moi sommes renfermés sur nous-mêmes. Et je le pense pour tout le monde ! On est pris dans un individualisme bête et méchant ! Chose qui n’existait pas dans la société algérienne. »
Avant, je lui lance. «Oui, avant il y avait une chaleur humaine. Une solidarité. Et j’ai aussi l’impression de penser et redire ce que je disais il y a trois ou quatre ans ou dix ans… Alors, comme tu le vois, dans ces peintures comme dans la vie il y a des points d’interrogation qui reviennent.» Je lui fais remarquer qu’il y a aussi comme d’habitude des ratures et des croix… 
«Oui, et là cette croix sur un point d’interrogation c’est peut-être ma manière de dire : Azwaw arrête de te poser trop de questions. Ça te mène dans des impasses, dans…»

 

Une croix sur une interrogation : « Arrête ! »…(Photo : Abderrahmane Djelfaoui)


Dans des culs-de-sac. «Ah oui ! C’est bien dit. Et c’est vrai ! Et… sincèrement tu ne peux pas trouver de réponse. Il n’y en a pas… Et quand un ami qui passe, je le laisse regarder ces toiles en cours. A travers son regard, j’essaie de voir s’il y a une communication… S’il y en a une, c’est bien». Ça sert beaucoup à ça, l’art, je lui lance en accord : «Oui, l’art sert à communiquer. Il y en a qui sont étonnés, surpris. Il y en a qui ne comprennent pas ce qu’ils voient mais qui me disent : Bon Dieu si tu es arrivé à faire ce genre de truc, c’est qu’il y a certainement quelque chose…» Il y a une raison. «Donc explique-nous. Mais expliquer, je ne peux pas expliquer…» Sinon Azwaw ne ferait pas de peinture… «Oui. Sinon, j’arrêterais. C’est vrai !»

 

L’artiste se met à nu sur le papier de tous les jours
Azwaw se tait un moment, tire une bouffée de ce qui reste de sa cigarette qu’il écrase dans un petit pot de verre sur la table de travail, à côté de ses pinceaux, de ses notes, de ses journaux du jour, d’une bouteille d’eau et de la tasse de thé au caramel que lui a préparée Karima…
«… Ce type de travail, je suis dessus depuis à peu près une dizaine d’années…. Depuis ma dernière expo en 2005… Comme tu le sais, il m’arrive d’exposer sporadiquement avec la Fondation Boucebci. C’est éphémère, le temps d’une après-midi… Mais ça m’aide. Ces quatre ou cinq heures m’aident à communiquer, à voir les autres, à… comment dirais-je…» Et Azwaw de partir d’un de ses rires inattendus, bon enfant… «Oui, il y a du partage… (il est heureux) Tu sais dans l’art, il y a des incertitudes. En fait quand tu fais une exposition, c’est un risque. Parce qu’il y a le regard de l’autre et il y a là une mise à nu…Ce que l’autre va essayer de percevoir, pas de comprendre…»


Toi, tu as toujours une masse de journaux près de toi, tout autour, tu en lis chaque jour. «C’est pour rester en contact avec ce qu’il se passe dans mon pays et dans le monde. J’ai aussi la télé…» 
Mais le papier… Je lui demande… Le papier en tant que support de travail ? 
«Ecoute, quand on n’a rien ; quand on ne peut pas se permettre d’acheter des toiles, même des tubes, des couleurs, etc. et que tu as envie de t’exprimer, alors pourquoi s’interdire de faire ça sur du papier qui nous tombe entre les mains ? L’essentiel, c’est de dire ! L’essentiel est de m’exprimer. Il y a des moments où j’ai des envies fortes, et…»
Mais qu’est-ce que le papier courant, celui de l’épicier, des journaux ou le papier kraft que tu utilises en tant que plasticien depuis de très longues années a de différent ou de plus pratique par rapport aux autres supports classiques de la peinture ?
«On en a déjà discuté. Le papier, c’est d’abord son côté fragile mais quand tu le travailles, tu lui fais acquérir une certaine force. Quand tu le vois brut et nu, tu te dis c’est du jetable. Mais quand tu le travailles, il se renforce. Parce que la peinture, c’est une forme d’écriture, comme la photo, comme la poésie, le roman, etc. Tu lui donnes une force et le papier qui n’était que papier devient peinture…»
Il change de statut ; il s’anoblit.
«Il s’anoblit, si on veut…. Imagine que tu as cette fringale, cette immense envie de dire, de peindre, et que tu as du papier, n’importe quel papier à portée de ta main. Eh bien, tu travailles ! Cette tonne de papier qui est là, eh bien il faut l’utiliser ! Et vas-y que je te vas !... 
«D’un autre côté, je ne suis pas le genre de type à m’imposer des supports. Dès que je trouve un support qui me permet de m’exprimer, je l’utilise… Pourquoi aller chercher très loin ? C’est vrai que la toile est un support solide qui te permet une réalisation de longue durée. Mais le papier aussi. Il n’y a qu’à voir tous les peintres au siècle passé qui ont utilisé le papier et celui-ci est toujours conservé, bien conservé, qu’il tienne…Il n’y a pas de problème. Le papier est pour moi un support qui m’a beaucoup aidé, surtout quand il fut un temps où je n’étais pas riche. Il fallait bien que je travaille, que je produise.»
Azwaw n’a jamais cessé de travailler en tant que peintre. Il a très rarement eu d’autres occupations que la peinture. Quand il eut d’autres occupations, ce fut fugitif, bref. Il a pratiquement vécu (survécu) de la seule peinture… «Même si je ne bosse pas régulièrement. Quoique… Ces dernières années, c’est dû un peu à mon accident et à ma jambe… L’irrégularité, c’est aussi le fait qu’il n’y a pas de galeries, il faut être honnête et le dire. Moi je les appelle : des espaces, ce sont des espaces disponibles mais mal gérés. Donc, il y a déjà de ma part une sorte de répulsion… Tu ne penses pas franchement y aller. Tu es mal à l’aise… Peut-être que le rendu de l’expo ne sera pas ce que tu attends… ce que j’espère…Ça, c’est d’une.
«De deux, en tant qu’artiste on a cette prétention, en tout cas moi j’ai cette prétention, bonne peut-être, de ne pas me répéter ; de ne pas faire des rétro-expos…. Quand je me retrouve à me répéter, j’ai l’impression de stagner. C’est mauvais. Je n’aime pas ne pas évoluer dans mon travail. Aussi je cherche après d’autres matériaux…
«J’aimerais bien avoir quelque chose de plus dur, par exemple, comme de travailler sur de l’argile. Peindre, sculpter de l’argile… Je pensais faire ça avec une amie que j’ai connue récemment, finalement on n’a plus eu de contact…Mais le fait est de toujours passer à autre chose. L’envie, la meilleure, est d’aller vers d’autres découvertes, mêmes si elles sont là à portée de main et qu’on les méprise… Et toutes ces choses-là, banales, qui n’ont l’air de rien, si on les regarde bien et qu’on les travaille avec ce que j’appelle le génie de l’artiste, ça donne des choses formidables…»

 

«L’Homme rapaillé» ou l'homme déconstruit-reconstruit...
Nous sommes d’accord sur la multiplicité de tous les supports possibles pour s’exprimer de façon créative. Mais qu’en est-il de l’écriture ? Ton écriture justement, quel que soit le support ? «Par exemple, les visages. Ce ne sont pas des masques. Ce sont des visages qui me viennent …»
Ce que je note, c’est que tu les travailles souvent en éclats, en morceaux. Recollés. Presque rapiécés. Ça me rappelle d’ailleurs un ouvrage de poésie d’un grand écrivain contestataire québécois des années 1970 : L’Homme rapaillé de Gaston Miron qui n’arrêtait pas d’améliorer la même édition de ses poèmes estimant, même publiés, qu’ils n’étaient pas achevés…


«Ces visages faits de déchirures, c’est ce que je croise dans mon quotidien. C’est ce que je vois dans les rues. Peut-être que moi-même je porte ces aspects déchirés, contradictoires, pas toujours en harmonie… Cette réalité en morceaux, j’en deviens le réceptacle et je la rends ; comment dirais-je… Ce sont des choses que je n’arrive pas à expliquer… Pourquoi cette envie souvent chez moi de déchirer le papier, d’en recoller autrement les morceaux ; de décoller, refaire ?... Je ne sais pas…
«Je déconstruis et je reconstruits sans cesse. Il y a une idée de discontinuité-continuité… Et la vie est ainsi faite, je crois.»
En dehors de la compréhension, est-ce qu’il y a un plaisir à construire-déconstruire-reconstruire ? 
«C’est une question à laquelle je ne peux donner tout de suite de réponse…. Mais ce que je peux te dire, c’est que cette manière de faire te permet de t’extérioriser…» 
De te mettre à l’aise ?
«Ah oui, de me mettre à l’aise… Par rapport à mon côté négatif ; mes douleurs, mes trucs, c’est une sorte de psychothérapie ; un côté thérapeutique… Mais déconstruire n’est pas évident, ce n’est pas facile. Et construire, non plus, ce n’est ni évident ni facile. Alors, tu te retrouves dans une situation entre-deux ; entre la construction et la déconstruction, une situation qui va t’apporter quelque chose de singulier (je n’aime pas le mot «singulier»), mais de singulier... Quelque chose de pertinent qui va t’amener à être un peu plus créatif, à aller vers des découvertes que tu ne soupçonnes pas. Comme un enfant…
«En fait, tu ne sais jamais où tu vas. Tu as l’impression que ce sont des rencontres fortuites, des accidents… C’est le hasard… Et personnellement, je me retrouve émerveillé par tout ça… Et parfois, je me dis que cet émerveillement c’est même trop…»
Ce n’est pas normal d’être émerveillé !
«Et si j’y arrive, est-ce parce que je suis un peu isolé ? Heureusement qu’il y a la chaleur familiale… Mon beau-frère, ma frangine… Je ne sais pas… Ma préoccupation, en tout cas, c’est qu’avec ce travail que je mène depuis des années, c’est d’arriver à faire le point et, bien sûr, d’exposer. Or, pour exposer, ce n’est pas évident encore… Et je ne suis pas du genre à exposer pour exposer… Et si même je devais être amené à faire des expositions continues ou successives, quatre ou cinq, les unes qui se suivent, c’est parce que c’est nécessaire par rapport au travail de création accompli et la nécessité de communiquer entre moi et le public. Pas pour seulement exposer… Il faut que le travail mérite d’être exposé. Voilà, c’est tout.


«Sinon, le sentiment qui te travaille, comme je pense chez tout créateur, c’est celui de l’inquiétude. La peur de décevoir. Mais en même temps, je me demande : pourquoi ne pas décevoir ?»
Ou choquer ?
«Choquer, oui et non. Quand un artiste arrive à choquer, c’est extraordinaire. Ce n’est vraiment pas facile de le faire. Mais attention, choquer dans quel sens ? Parce que les mots sont polysémiques… Dans choquer, il y a le côté perturber…»
Mettre en doute ?
«Bien sûr ! On est continuellement en doute. D’où le point d’interrogation qui ne me lâche pas ! On a beau essayer de faire reculer le point d’interrogation, c’est comme l’horizon. C’est un vécu, et à un certain moment tu en as marre… Il faut savoir s’arrêter. Ne rien exagérer. Ce n’est pas bon ; parce qu’il ne faut pas s’enfermer dans un espace clos où on ne communique plus. Ce qui ne sert alors à rien. Au contraire : en sortir…»

Je laisse Azwaw et sa famille dans leur très vieille maison qui a vu passer des générations de parents, d’amis, d’alliés, de connaissances, d’artistes, de curieux et autres… J’entends au loin sonner la cloche du tram qui traverse Bordj El Kifan, ex-Fort de-l’Eau… L’autoroute d’entrée sur la ville est, bien entendu, bondée comme d’habitude. La mer est calme. Allez savoir pourquoi : je pense aux cigognes vues il y a presque deux semaines dans les petits villages de Oued Salem et Tnenda, là-bas, plein ouest sur la route de Relizane, vers Oran… 

 

Publié dans Peinture, Portraits

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