La vieille kabyle et sa chevre

Publié le par Lghotti Nekmouche

Photo du Dr Boucher, At Saada, années 60Nna Zazou , une vieille femme du village possède une jeune et belle chèvre (tahoulith ), de couleur blanche avec de grands yeux couleur noisette, aux poils longs et soyeux, prénommée Biquette. Entre ces deux etres, vivant dans la meme masure s’est établie une relation à la limite du raisonnable évoquant une relation mère-enfant.

Biquette n’est que rarement attachée à la maison dans Adaynin (genre d’écurie) , elle gambade dans la masure, notamment dans la cour, faisant des pirouettes autour de la maitresse de maison, se frottant contre elle pour se gratter et lui assénant de petits coups de cornes, la dérangeant ainsi dans ses taches ménagères . Nna Zazou s’y prete volontiers à ce jeu. Vivant seule, n’ayant que Biquette comme compagne, elle lui confie ses joies et ses peines et tout ceci à haute et .intelligible voix comme s’il s’agissait d’une personne en face d’elle. De son coté Biquette semble comprendre ce langage et répond par des belements tristes ou gais selon les confidences. Quand Biquette outrepasse ce qui est permis, elle subit la colère de Nna Zazou, elle la renvoie s’adaynin en la menaçant de laisser M’Hend Ouchen, le chacal, la dévorer le lendemain . Cette relation, aussi atypique soit elle, est souvent rencontré en Kabylie chez les personnes vivant seules et possédant des animaux domestiques, notamment chez les vieilles femmes. Au champs, pendant que Biquette broute, Nna Zazou s’affaire aux travaux champetres tout en faisant une provision de jeunes pouces gorgées d’eau, herbe grasse et nourrissante, en prévision du « diner » de Biquette. Le lait de Biquette est de bonne qualité, épais et abondant, il est recherché par les villageois pour ses vertus thérapeutiques. Nna Zazou en est fière, elle ne refuse jamais d’offrir un bol de lait à un enfant malade. La mamelle de Biquette est belle, de volume appréciable, de couleur rose et gorgée de lait, elle est toujours recouverte d’un tissu, un genre de « soutien gorge » pour la protéger des ronces et surtout contre le mauvais œil

Quand arrive la période de l’accouplement, Nna Zazou choisit un aquelouache racé (un bouc ) dont la virilité est reconnue par tous, doit elle se déplacer de village en village jusqu'à dénicher un tel géniteur et lui permettre ainsi de jouir des faveurs de Biquette. Quelque temps plus tard, Biquette met bas, deux chevreaux sont là, des jumeaux, c’est le soulagement pour ces deux etres exceptionnels. Après les premiers soins, ingestion de l’huile d’olive aux nouveaux nés et séchage de ces derniers, la nouvelle est annoncée au voisinage, c’est la fete à la maison.

Le lendemain, les voisins sont conviés à partager Ighounane (un mélange de colostrum et d’œufs) et les félicitations fusent de toutes parts . Le soir, après le départ des invités, Nna Zazou remercie sa chèvre, disons sa fille, de lui avoir donné deux magnifiques chevreaux qu’elle vendra lorsqu’ils seront grands Quelques semaines plus tard, deux issoudhal (assadhal au singulier) sont placés aux deux chevreaux pour les empécher de teter tout le lait de leur mère. Assadhal est un genre de mors en bois placé dans la bouche du chevreau et maintenu par des lanières ,il l’empeche de teter La famille s’est agrandi pour un temps,Nna Zazou ne tolère que la présence de sa Biquette chez elle. Ce texte est un hommage à toutes les femmes kabyles ayant vécu de la sorte.

                                                                                            Lghotti Nekmouche

La vieille kabyle et sa chevre

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