Benbrahim Dahbia, pensée.
Lorsque j’ai fait la connaissance virtuelle de Dahbia, il y a plus de quinze ans, elle était revenue vivre dans son village d’origine, At Eurbah, en Kabylie, où elle avait passé une partie de sa jeunesse jusqu’en 1962. Un jour, je me suis rendu chez elle, muni de ma petite caméra, avec l’envie de la rencontrer, de l’écouter et d’en apprendre un peu plus sur cette femme qui, dès nos premiers échanges, m’avait profondément marqué.
Dahbia avait passé une grande partie de sa vie dans l’Algérois, où elle avait naturellement assumé les différents rôles que la vie lui avait confiés : épouse, mère et fonctionnaire. Mais elle était aussi une militante de la première heure (RCD), engagée et déterminée à défendre ses convictions et la place de la femme dans la société.
Elle a pourtant dû composer avec les limites d’une démocratie encore fragile, dans une société où la femme peine trop souvent à être reconnue comme une personne pleinement autonome, libre de ses choix et de son destin. Son engagement, sa lucidité et son caractère indépendant ne pouvaient que se heurter à certaines pesanteurs sociales et aux contradictions de l'époque.
Puis elle est revenue seule en Kabylie.
Dans son village, elle s’est consacrée avec passion à des activités qui lui étaient profondément familières : l’agriculture, l’apiculture et tout ce qui touche à cette relation ancienne entre l’être humain, la terre et la nature. Ces activités lui procuraient bien plus qu’un simple moyen de subsistance, elles lui offraient une véritable autonomie, une liberté et, peut-être surtout, un espace où elle pouvait vivre selon ses propres principes.
Il suffisait de rencontrer Dahbia pour être immédiatement frappé par sa personnalité. Son intelligence n’avait rien d’ostentatoire. Sa douceur s’accompagnait d’une grande force intérieure. Sa sagesse semblait être le fruit d’une vie riche d’expériences, de combats, de joies et de blessures. Elle était également d’une grande sensibilité, attentive aux autres et profondément attachée aux valeurs humaines qui dépassent les frontières, les appartenances et les différences.
Dahbia était, aux yeux de ceux qui ont eu la chance de la rencontrer, une femme d’exception.
Il y a peu de temps, une conversation que nous avons eue par messagerie Facebook, à propos d’un projet d’écriture, m’a profondément bouleversé. Je lui avais parlé de ce projet et elle m’avait répondu :
"Je voudrais bien te faire la promesse d’essayer, mais je vais sûrement faillir à ma parole. Tout me paraît si vain…"
Quelques mots seulement, mais ils en disaient long. J’ai alors compris que le mal qui la rongeait de l’intérieur risquait de prendre le dessus. Derrière sa sérénité habituelle, derrière son courage et cette fidélité inébranlable à ses principes, se cachait sans doute une grande fatigue.
Elle est pourtant restée jusqu’au bout fidèle à elle-même, sereine, courageuse, profondément humaine et fidèle à cette conception universelle de la vie qui était la sienne.
Benbrahim Dahbia nous a quittés le 14 mars 2020.
Il me plaît de continuer à croire que, chez nous, on ne meurt jamais tout à fait. Ceux que nous avons aimés continuent de vivre dans nos souvenirs, dans les paysages qu’ils ont aimés, dans les gestes qu’ils nous ont transmis et dans les histoires que nous racontons encore.
Alors, je préfère considérer le décès de Dahbia , non pas comme une disparition, mais comme un voyage dans l’espace et dans le temps.
Je suis certain qu’un jour, là-haut, sur les montagnes de Kabylie, nous l’apercevrons encore.
Elle sera peut-être penchée sur ses ruches, attentive au bourdonnement des abeilles, ou occupée à récolter son miel. Et quelque part, près d’elle, fleurira sa pivoine préférée.
Ainsi, dans le souvenir de ses enfants, de ses proches et le mien, Dahbia continuera de vivre, libre et sereine, au milieu de ses jardins potagers, de ses fleurs et de ses abeilles.
Et peut-être que, de là-haut, quand le ciel est bleu, elle continuera simplement à nous regarder vivre.
Dahbia Benbrahim
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