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Une thèse sur "Bou-el-Nouar, le jeune Algérien" un roman publié en 1944 par Rabah Zenati en collaboration avec son fils Akli, bâtonnier de l’ordre des avocats à Guelma. Le roman obtiendra le grand prix littéraire de l’Algérie.

 

Rappelons que ZENATI (Rabah) est né à Taourirt-el-Hadjadj, Beni-Yenni en 1877, mort à Constantine le 15 octobre 1952. Instituteur, naturalisé français en 1903, puis journaliste, cofondateur de la Voix des Humbles, fondateur et animateur de la Voix indigène (1929-1947), devenue la Voix Libre (1947-1952).

 

Le dernier roman de notre corpus, Bou-El-Nouar, le Jeune Algérien, de Rabah et Akli Zenati 80 , présente un parcours très similaire à celui d’Ahmed Ben Mostapha, goumier : la solitude enveloppe de plus le héros en plus au cours du développement de l’intrigue. Vingt-cinq années séparent la publication des deux romans, mais les auteurs n’ont pas réussi, ou tout simplement pas voulu, supprimer dans la fiction romanesque la solitude qui pèse sur leurs personnages. Cette solitude caractérise la plupart des héros des romans algériens de langue française de l’entre-deux-guerres, mais dans les deux cas en question elle devient l’élément constitutif principal de la vision du monde que dévoile la fiction. La signature de ce second roman est faite sous le nom du père Rabah et de son fils, Akli, mais selon toute vraisemblance, le stylo était plutôt tenu par le père. Rabah Zenati, instituteur et homme de lettres, avait activement participé à la vie intellectuelle de Constantine pendant la période de l’entre-deux-guerres. Militant convaincu de la nécessité du rapprochement entre les deux communautés, il publiera également deux essais politiques dont les idées maîtresses se trouvent exprimées dans le roman étudié 81 .

 

Entree-en-classe.jpgLe parcours de Bou-El-Nouar est celui de milliers d’enfants colonisés, qui ont pris un jour le chemin de l’école publique française et ont commencé à gravir les échelons de la connaissance et du savoir dans l’espoir de pouvoir ainsi se sortir d’une condition misérable et se rapprocher de la communauté de l’Autre. Que ce soit dans L’enfant noir de Camara Laye 82 ou dans Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun 83 , l’école est toujours le lieu de la rencontre avec ce monde qui attire l’enfant indigène avide de savoir et de succès. A chaque fois, le héros rencontre sur son chemin les mêmes oppositions, les mêmes tiraillements et souvent la même solitude qui l’amèneront à quitter son milieu naturel. Suivant les cas, ce départ peut être perçu et vécu ou comme un exil forcé résultant d’une situation d’impasse ou comme une ouverture sur le monde que l’on recherchait et auquel on aspirait depuis longtemps.

 

Bou-El-Nouar est le premier garçon d’une riche famille terrienne, du village d’Aïn-Rouina, dans le Constantinois. Son père était initialement opposé à toute idée d’enseignement pour son fils et c’est peu à peu, avec les conseils et les supplications de son entourage, qu’il laissera partir son aîné à l’école. Le parcours de celui-ci le mènera de l’école coranique du village aux bancs de l’école primaire française, puis au lycée et aux études secondaires avec l’obtention du baccalauréat, et finalement jusqu’à l’Université de la Zitouna à Tunis. Chaque étape constitue un éloignement par rapport à son milieu familial, où il se sentira de plus en plus étranger. Mais le tragique de son parcours c’est le refus du monde de l’Autre, de lui réserver l’accueil tant désiré. Cette quête de l’assimilation se concrétisera le plus intensément et le plus tragiquement dans ses relations avec les femmes : lorsque son père prend une seconde femme, de l’âge de Bou-El-Nouar, l’harmonie de la vie familiale est à jamais rompue. Nous avons une vive critique de la polygamie à travers les réactions du jeune homme éduqué à l’école française, et la mère non plus ne pardonnera jamais au père tyrannique d’avoir pris une seconde épouse. De plus, cette nouvelle femme dans la maison fera les yeux doux au fils aîné et essayera par tous les moyens de le détourner de ses préoccupations intellectuelles pour l’attirer vers celles de la chair. La pratique de la polygamie et sa réalisation dans le cas concret est donc présentée d’une manière très négative et constitue un obstacle sur le chemin du héros. Mais c’est toute l’institution du mariage dans sa pratique traditionnelle qui est sévèrement jugée à travers la fiction romanesque. Bou-El-Nouar doit subir contre son gré la volonté de son père, qui le marie au milieu de ses études universitaires avec une jeune fille du village. Pendant une étrange nuit de noces, une critique particulièrement vive du père s’exprime à travers le discours et à travers les actions des protagonistes.

 

"Bou-El-Nouar la regarda pour la première fois. (…) Elle partageait son sort : c’était la chose de Touhami comme il était celle de Boudiaf, une marchandise qu’on avait cherché à placer et à bien placer sans qu’un mot ne lui fût jamais dit au sujet de cette union acceptée et réalisée à son insu. Il eut pitié, mais demeurait inébranlable dans sa décision de ne pas consommer le mariage." 84

 

La-fiancee.jpgCette première femme de sa vie, issue de son milieu naturel, est incapable de satisfaire ses aspirations intellectuelles et une séparation rapide vient mettre fin à ce mariage forcé. Sa seconde épouse, une Française, le quitte rapidement à cause des préjugés de race et de religion. Après des détours douloureux, l’amour du couple sera plus fort que les préjugés et ils se retrouvent à la fin du roman, mais dans leur esprit l’espace de l’Algérie coloniale ne peut tolérer leur union et ils vont se réfugier en France. Comme dans Ahmed Ben Mostapha, goumier, l’objet de la quête du héros est le rapprochement avec l’Autre, le désir d’être accueilli et d’être accepté en tant que tel.

 

Le chemin du héros dans l’espace représente un éloignement progressif de son milieu initial, de son village natal qui finalement le rejettera. Pour Bou-El-Nouar, l’éloignement de la maison paternelle commence d’abord au niveau intellectuel car ni son père ni sa mère ne sauront l’accompagner sur le chemin du savoir ou l’aider dans ses études. L’école a une double fonction dans le récit : d’une part c’est à travers elle que la société de l’Autre attire, voire aspire, le personnage principal, et d’autre part, ce sont les études qui font de lui un solitaire intellectuel dans sa maison d’enfance. Il est intéressant de noter que tout au long du roman, c’est le père qui essaye de s’opposer au désir du fils à vouloir suivre les études. Ceux qui viennent en aide au fils dans sa quête du savoir sont ceux qui normalement sont les gardiens des traditions et devraient plutôt le retenir dans la société maternelle. Il s’agit d’abord du cadi, gardien par excellence des lois musulmanes, qui incite le père à inscrire son fils à l’école coranique puis à l’école française, ensuite au lycée, et finalement à le laisser partir à l’université. L’autre adjuvant important sur ce chemin de l’appropriation du savoir sera la mère, qui devrait être en principe la gardienne des traditions familiales, mais qui contre toute attente se situe toujours du côté de son fils lorsque celui-ci désire continuer ses études. Etrange ironie de la fiction ou clin d’œil du narrateur : les personnes gardiennes des traditions et des coutumes (le cadi, la mère et la voyante) ne remplissent pas leur rôle, manquent à leur devoir premier qui serait celui de garder l’enfant dans la sphère culturelle et religieuse du père et de la mère. Au contraire, ils le précipitent vers l’acculturation en l’envoyant à l’école française.

 

Les véritables adjuvants positifs du parcours romanesque de Bou-El-Nouar sont les Français qu’il rencontre et qui l’accueillent, qui lui inculquent le savoir et les idées occidentales. Grâce à un couple instituteur venu de Bourgogne, dans le village d’Aïn-Rouina l’école française accueillait aussi tous les enfants musulmans qui voulaient s’y inscrire. Après le taleb de l’école coranique, M. et Mme Fontane sont les premiers enseignants du héros et ils seront les véritables artisans de ses succès scolaires. Ce couple est l’image même du bon Français tel que le héros aimerait qu’ils soient tous. A travers eux, nous avons une représentation idéalisée de l’instituteur laïc qui se donne complètement à son rôle de combattant pour les grands idéaux de la République. Ils sont ouverts, voient grand, sont honnêtes et discrets à la fois et ne recherchent pas leur bénéfice, mais celui de toute la population. Dans l’espace de l’école qui est à leur charge se réalise la fraternité et l’égalité tant rêvée entre les Européens et les Musulmans. Leur influence bénéfique se fait aussi sentir sur tout le village et le lecteur a l’impression, le temps de quelques chapitres, que le meilleur des mondes est arrivé. C’est comme si Aïn Rouina était devenu un îlot de paix et d’entente cordiale entre les deux populations différentes. Les violences entre les élèves sont sévèrement réprimées et un discours raisonné met mal à l’aise tous ceux qui n’accepteraient pas les idées fraternelles. Bou-El-Nouar réussit l’examen du certificat d’études primaires et en même temps il termine l’apprentissage complet du Coran. A cette occasion son père organise une grande fête, point culminant de cette entente entre les deux communautés. Le fruit du travail du couple instituteur se concrétise et la quête semble toucher à son but.

 

"Une grande tente fut prévue sous les arbres de la ferme. Les tables devaient être mixtes, les Français devaient être encadrés d’Indigènes initiés à la vie occidentale. Le reste des invités devait être reçu à la mode arabe, mais un méchoui devait réunir tous les convives. (…) Après la fatiha, Mme et M. Fontane, le taleb Si Tayeb, furent appelés sur l’estrade et aux applaudissements des assistants reçurent chacun un riche cadeau. Bou-El-Nouar y monta ensuite pour baiser la main de son maître du koutab et serrer affectueusement les mains de ses maîtres français. Le bon instituteur essaya de dire quelques mots, mais il ne le put. Une larme de joie roula sur sa joue. Ce fut sa seule réplique." 85

 

Cette image idyllique de l’entente entre les deux communautés constitue une projection extérieure, une réalisation au-delà des espérances des désirs du personnage principal. Cette fête est d’ailleurs étrange et sa place dans l’ensemble du récit est assez problématique car, à part quelques exceptions, on ne sait rien des personnes qui constituent l’assemblée et elles disparaîtront de l’histoire à la même vitesse qu’elles y sont entrées. Figurants de quelques instants, ces convives n’ont d’autre rôle que d’esquisser une image de l’objet de la quête du héros. De plus, cette image se révèlera rapidement n’être qu’un mirage fugitif, et pour le héros et pour le lecteur. Le parcours romanesque de Bou-El-Nouar présente donc un caractère incessant de rapprochement puis d’éloignement par rapport à ce mirage qu’il est impossible d’atteindre.

 

L’arrivée du petit villageois arabe au lycée français de la ville nécessitait l’apparition dans le récit d’un nouvel adjuvant qui sera trouvé en la personne du professeur de philosophie, M. Durtin, qui évidemment est arrivé de France depuis peu. Les Français positifs qui apparaissent dans ce roman, de même que dans Ahmed Ben Mostapha, goumier, viennent tous de la métropole et ne sont jamais issus des Français d’Algérie. A part des esquisses rapides des camarades de classe, des querelles ou des disputes estudiantines avec les enfants des colons, on ne trouve pas dans le roman de véritable personnification de ce que pourrait être le type du Français d’Algérie. L’absence de ce type de personnage dans la fiction traduit le malaise face à eux, comme s’il y avait une incapacité des auteurs à les représenter, comme s’il y avait sur leur mise en scène un interdit que personne n’osait transgresser. Une des grandes contradictions du personnage central du récit réside dans le fait qu’il se comporte, réfléchit et vit de plus en plus comme les occidentaux, mais à part le cadre scolaire, il n’a jamais eu de relation quotidienne et profonde avec ces hommes et ces femmes auxquels il aimerait tellement ressembler. En tout cas, les Français venus de la métropole servent à Bou-El-Nouar d’adjuvants dans sa quête intellectuelle et ouvrent continuellement de nouveaux horizons devant ses yeux.

 

La quête intellectuelle de Bou-El-Nouar présente une oscillation constante entre les deux mondes : ses adjuvants appartiennent aux deux bords et il s’adresse à tour de rôle à l’un ou l’autre. Comme il ne se sent pas assez qualifié pour affronter l’élite intellectuelle musulmane de son pays à cause de sa formation trop française, il décide de partir à Tunis pour décrocher le diplôme de l’université de la Zitouna. Son esprit est définitivement gagné aux idées occidentales, mais comme son projet est d’œuvrer pour le bonheur et le relèvement du "peuple algérien", il doit pour cela mieux connaître et comprendre la philosophie, la religion et l’histoire des musulmans. A Tunis, ce ne seront pas les professeurs de la Zitouna qui attireront son attention, mais un vieux cheikh, un muphti à la retraite, le père de son ami Chadly, qui l’introduira dans les mystères de la philosophie musulmane. Un jugement assez sévère est ainsi porté à l’enseignement traditionnel de l’université tunisienne, qui s’exprime d’une part à travers le discours, mais aussi par l’orientation de l’attention du héros qui se détourne rapidement des cours et des programmes obligatoires.

 

Entre le cadi de Aïn-Rouina et le couple des Fontane, entre M. Durtin et le père de son ami Chadly à Tunis, le héros est à la recherche d’une cohérence dans les différentes idéologies. Philosophie et religion, culture et traditions, histoire et politique, tout s’imbrique dans sa tête et sa recherche s’étend de plus en plus, jusqu’à atteindre des mesures encyclopédiques. Le lecteur assiste aux différentes étapes d’une aliénation qui mènera le personnage principal vers l’abandon de l’espace algérien, vers l’exil. Sur ce chemin de l’éloignement, le renvoi de sa femme Zina est un moment à forte portée symbolique. Ce mariage traditionnel n’a jamais plu à Bou-El-Nouar, et sa femme est toujours restée incapable de le suivre dans sa quête intellectuelle. En fait, Zina et le mariage contracté avec elle devaient retenir le héros dans l’espace du village paternel. Mais ils ne remplissent pas leur fonction, les espoirs du père et de la mère sont déçus et la rupture de ce mariage constitue un échec à plusieurs niveaux : échec de la tentative des parents de retenir leur fils à la maison, échec de Zina, la jeune femme, qui retourne chez son père, et échec du mari qui s’éloigne définitivement de la maison paternelle. Les contours de l’aliénation se précisent et le rejet par la communauté originelle se concrétise.

 

"Il se sentait de plus en plus étranger à sa famille, personne ne s’intéressait à ce qu’il pensait ou faisait. Son père résuma un jour la situation en disant à sa femme : Ton fils est encombrant. (…) Notre fils n’est plus des nôtres et c’est malheureusement l’étrange résultat de tout ce que j’ai fait pour lui." 86

 

Et le narrateur de conclure :

 

"Bou-El-Nouar partait à la conquête du bonheur du peuple algérien sans avoir songé à faire le sien propre et celui de sa famille." 87

 

Une fois encore, ceux qui devaient en principe retenir le héros dans le monde traditionnel, ceux qui étaient supposés l’aider à garder son identité première, ne remplissent pas leur rôle, échouent dans leurs devoirs. "L’identité perturbée" 88 éloigne le personnage de ses semblables et le pousse vers les autres dans une quête qui, extérieurement, se justifie par la recherche de solutions aux problèmes du peuple algérien, mais qui, intérieurement, reste tendue vers ce désir de la rencontre avec l’Autre. La grimace du narrateur exprime bien l'ambiguïté de cette quête qui cherche le bonheur du peuple au détriment de la famille qui en est pourtant le noyau constituant. Nous assistons quasiment à une "double répudiation" : celle de la femme par le mari qui veut partir, et celle du fils que le père ne reconnaît plus comme membre de la famille. Le récit s'accélère et les trois années passées à Tunis ne méritent pas plus d'un demi chapitre. Vers la fin du roman, les actions des personnages ne sont plus détaillées, mais sont rapportées brièvement. En revanche, le discours sur les idées s’amplifie et le lecteur à droit à de longs développements sur les théories de l’assimilation, ses possibilités et ses obstacles.

 

A partir de cette répudiation, Bou-El-Nouar se débat entre les deux mondes et la solitude commence à peser sur lui. Le rapprochement avec la communauté de l'autre se concrétise à travers un voyage en Bourgogne chez l'ancien professeur de philosophie M. Durtin, et la rencontre, puis le mariage rapide, avec une fille de là-bas, Georgette. Le paternalisme de M. Durtin est présenté comme un exemple de la compréhension parfaite entre les deux mondes. Mais le mariage mixte ne durera pas longtemps, car Georgette, pure et innocente en Bourgogne, ne manquera pas de se laisser influencer par des théories sur les préjugés de races dès qu'elle s'installe en Algérie avec son mari. C'est comme si l'espace de l'Algérie corrompait ce qui était sans souillure dans la Bourgogne mythique. Espace mythique car c'est de là que viennent tous les Français positifs du récit : le couple Fontane, M. Durtin et Georgette. Mais malgré la bonne volonté de ces derniers, le personnage central ne pourra pas réaliser son rêve. Le mariage, image de l'assimilation réussie, sera vite rompue : dans l'espace de l'Algérie, l'objet de la quête reste hors d'atteinte et le héros ne pourra que pleurer sur son triste sort :

 

"J'ai voulu donner à ma vie un sens et une forme précis. (…) Mon avenir semblait aussi pur que l'étoile du matin. Il paraissait être à l'abri de toute souillure et au moment même où je tendais les bras pour l'étreinte suprême mes mains n'ont accroché que les contours effilés d'une réalité monstrueuse." 89

 

A la fin du roman, la force de l'amour réunira encore une fois les deux amants, mais il est clairement dit que leur bonheur ne pourra jamais se réaliser en Algérie : pour l’atteindre il faudra partir dans ce pays lointain, mythique qu’est la France ou mieux encore, celui de la Bourgogne. Bou-El-Nouar ne pourra devenir Boulenoire que s’il quitte son pays, ses origines et sa culture : le déchirement et l’aliénation sont inévitables. Le lecteur avisé ne doutera point de l’échec de la quête car l’action du roman se clôt sur un hypothétique et lointain bonheur. Dans tous les cas, le héros est voué à la solitude : s’il reste en Algérie, sa femme va le quitter ; s’il part avec sa femme en France, il devra abandonner ses projets, ses principes et son peuple, dont il voulait faire le bonheur et pour lequel il avait tellement étudié et lutté. Le parcours romanesque d’Ahmed Ben Mostapha se terminait avec la solitude et la mort dans un pays étranger. Celui de Bou-El-Nouar n’est pas beaucoup plus encourageant : physiquement, la mort n’est pas atteinte, mais l’exil qui s’ouvre devant lui est synonyme de mort intellectuelle et morale. Sa solitude est aussi tragique et sa mort aussi inévitable que celle du héros du premier roman de la littérature algérienne de langue française.

 

Notes

 

80. ZENATI, Rabah et Akli, Bou-El-Nouar, Le Jeune Algérien, Alger, La Maison des Livres, 1945.

81. ZENATI, Rabah, Le Problème algérien vu par un Indigène, Paris, Comité de l’Afrique française, 1932, 82 p. ZENATI, Rabah, Comment périra l’Algérie française, Constantine, Attali, 1938, 140 p., pseudonyme Hassan.

82. CAMARA, Laye, L’Enfant noir, Paris, Les Presses de la Cité, 1967, 256 p.

83. FERAOUN, Mouloud, Le Fils du pauvre, Paris, Le Seuil, 1954, 130 p.

84. Bou-El-Nouar, le Jeune Algérien, p. 126.

85. op. cité pp. 88-89.

86. op. cité p. 180.

87. op. cité p. 181.

88. Cf. l'article de DJEGHLOUL, Abdelkader, Un romancier de l'identité perturbée et de l'assimilation impossible, Chukri Khodja, in Revue de l'Occident Musulman et de la Méditerranée, Le Maghreb dans l'imaginaire français, CRESM collection « Maghreb contemporain» , Edisud, 1986.

89. Bou-El-Nouar, le Jeune Algérien, p. 208.

Rabah Zenati

Rabah Zenati (1877-1952) est le dernier écrivain algérien de langue française qui publie un roman tellement empreint du discours sur l’assimilation. On pourrait dire qu’il est le dernier représentant de cette tendance de la résistance-dialogue. En effet, après la publication en 1945 de Bou-el-Nouar, le Jeune Algérien, on ne verra plus paraître de nouveaux romans dans ce style typique des années coloniales, où l’œuvre de fiction est tellement soumise au discours idéologique dominant, et où s’exprime en surface un désir d’assimilation apparent, cachant au même moment toute l’ambiguïté de la tentative. Rabah Zenati est né en Grande Kabylie dans une famille ordinaire, plutôt pauvre, qui n’avait pas les mêmes privilèges sociaux et économiques que les familles des quatre autres écrivains de notre corpus. En 1871, son père avait participé, armes à la main, à la révolte de Mokrani ; leur maison fut brûlée pendant les représailles, et la famille a dû se réfugier dans les grottes du Djurdjura. Pendant les années de la tendre enfance, le jeune Rabah, comme tous les enfants kabyles de son âge, garde les chèvres à longueur de journée. Ce n’est qu’à douze ans qu’il prend le chemin de l’école française, accompagné de la désapprobation de son père qui aurait aimé le «‘ soustraire au contact des roumis »’ 66 . Malgré ce début tardif, le jeune homme réussit bien dans les études, et chose aussi importante pour son avenir, il épouse l’idéal d’une France juste et civilisatrice. Il décroche un diplôme d’instituteur, et en 1903, il est naturalisé français. Mais c’est son expérience faite au sein de l’armée pendant la Grande Guerre qui fait de lui un fervent partisan de l’assimilation et qui le décide à choisir pour vocation le rôle d’intermédiaire entre les Européens et les Musulmans. Dans la préface déjà citée, il parle de lui-même à la troisième personne du singulier.

‘« Les quatre années de guerre lui ouvrirent les yeux sur bien des choses et surtout sur la valeur morale des hommes. (…) Une meilleure connaissance de la mentalité de tous les milieux français, leur vie saine et équilibrée lui ont fait concevoir la possibilité d’y introduire, prudemment, par étapes, ses coreligionnaires souvent déclassés et désaxés. De là, sa décision de jouer le rôle d’intermédiaire, de trait d’union, pour assurer la fusion de deux peuples désormais appelés à vivre en communauté d’intérêts et d’idées. » 67 ’

Après la guerre, il est instituteur puis directeur d’école dans le Constantinois, jusqu’à sa retraite en 1934. C’est l’époque où il s’engage dans la vie culturelle et intellectuelle : il commence à écrire des articles de journaux, participe en 1922 à la création de la Voix des humbles, qui s’appelait d’abord « Organe de l’Association des instituteurs d’origine indigène d’Algérie », puis en 1929 fonde à Constantine son propre journal, La voix indigène. A travers tous ses écrits, il milite pour l’assimilation et l’émancipation de ses coreligionnaires, pour l’enseignement généralisé de la population et pour ses droits politiques. Parfait représentant du courant des Jeunes Algériens, il est d’abord très proche de la Fédération des Elus indigènes, puis avec le temps qui passe, les échecs politiques qui s’accumulent et la radicalisation des positions, il se retrouve de plus en plus seul avec ses idées. Malgré toutes les déceptions qui touchent les Jeunes Algériens et la Fédération des Elus, il persévère dans ses positions et continue son action en y consacrant ses propres ressources et toute son énergie. A part le roman qui fait partie de notre corpus, on ne lui connaît pas d’autres œuvres littéraires. Il s’exprime donc essentiellement à travers son journal, auquel il donne en 1947 le titre de La Voix libre, Journal d’Union franco-musulman, et à travers deux essais politiques publiés en 1938, à quelques mois d’intervalle, l’un à Paris, l’autre à Constantine sous un pseudonyme 68 . Une présentation nationaliste et idéologique des écrits des partisans de l’assimilation ne voudrait voir dans ces œuvres que des couplets à la gloire de la France et de son œuvre civilisatrice en Algérie. En fait, le lecteur qui prend le temps de parcourir avec objectivité les écrits de Rabah Zenati pourra découvrir chez cet homme l’expression d’une lutte intellectuelle sincère et parfois désespérée, qui ne ménage pas le pouvoir colonial en place et qui ne renie pas ses racines culturelles et religieuses. Pour preuve, voyons quelques passages d’un article mi-satirique, mi-tragique, paru en première page de La Voix indigène en 1933, et qui est selon toute vraisemblance de la plume du directeur.

Les dix commandements du Colonisé

  1. Ton histoire tu renieras, la nôtre tu apprendras mais dans notre famille, jamais tu n’entreras.
  2. Nos beaux principes : liberté, égalité, fraternité à l’école par cœur, tu réciteras, mais à la vie pratique jamais tu ne t’en réclameras.
  3. Dans les assemblées électives, inférieur tu resteras, du bonnet tu opineras, tes intérêts tu ne défendras. (…)

Certifié conforme, LE BICOT FRANÇAIS‘ 69 ’

A lire ses articles de presse de plus en plus désespérés, à voir le titre de l’essai politique publié sous un pseudonyme à Constantine en 1938 (Comment périra l’Algérie française), on se demande pourquoi cet homme est resté fidèle jusqu’à sa mort aux idées assimilationnistes ? Idées que la majorité de ses amis, la plupart des intellectuels francisés avaient déjà progressivement abandonnées au cours des années trente, surtout après l’échec du projet Blum-Violette. La publication en 1945 du roman que nous allons étudier, et qui est une parfaite illustration des idées de la mouvance Jeune Algérien, semble également être « en retard » par rapport aux événements et aux évolutions de l’ensemble des cercles intellectuels et littéraires de l’Algérie musulmane. De même, si nous lisons les écrits de Rabah Zenati de la fin des années trente, ou si nous pensons à son essai Comment périra l’Algérie française, on comprend difficilement pourquoi sept années plus tard il publie encore un roman censé démontrer la possibilité de l’assimilation. Nous essayerons dans la suite de ce travail de trouver des réponses à ces questions. Ce qui est certain c’est qu’avec l’année 1945, avec les émeutes du Constantinois et la répression qui a suivi, une page est définitivement tournée dans l’histoire de l’Algérie, et des deux côtés les partisans de l’assimilation réalisent l’échec définitif de leurs espoirs, le caractère utopique de leurs rêves. En littérature, ce réveil aux réalités se traduit par la fin de la série des romans qui louent les possibilités et les bienfaits de l’assimilation, ou qui entreprennent une tentative de représentation de l’Algérie coloniale mais multiculturelle, française mais respectueuse des droits de la population musulmane.

Sur les six romans de notre corpus, quatre sont édités en France, et deux seulement en Algérie, dans des maisons d’édition appartenant à des Français de la colonie. Cette constatation laisse entrevoir un aspect non négligeable de la dépendance des cercles culturels algériens par rapport au système colonial en place. La faiblesse logistique des intellectuels algériens se révèle à tous les niveaux de la publication et de la diffusion de leurs écrits. Malgré quelques tentatives à Alger et à Constantine, aussi bien la presse que l’édition des livres resteront tributaires des circuits de la colonisation pour ce qui est de la fourniture de papier, de l’impression et de la diffusion. La domination des cercles coloniaux sur l’imprimerie et la diffusion influence évidemment les auteurs dans leurs écrits et limite la liberté de leur expression à cause de la censure réelle, mais aussi à cause de l’auto-censure. A voir le nombre important des préfaces allographes qui introduisent les romans du corpus et leur caractère paternaliste, on comprend encore mieux la dépendance de nos auteurs par rapport aux éditeurs et aux cercles culturels coloniaux.

En parlant des problèmes de publication et de diffusion, l’autre question importante que l’on doit se poser est de savoir qui était le destinataire principal de ces œuvres littéraires, écrites dans une langue et une idéologie étrangères, et qui plus est dans un genre étranger aux écrivains. Nous avons déjà mentionné au début de ce chapitre le taux important d’analphabétisme de la population indigène de l’Algérie de l’entre-deux-guerres et le nombre restreint des intellectuels lisant et écrivant le français. Cette réalité des chiffres vient confirmer le sentiment qui naît après la lecture des romans : ces œuvres sont écrites essentiellement pour les Français en général, et ceux de la métropole en particulier. Après un siècle de colonisation, le colonisé commence à se dire, à se présenter à l’autre en adoptant la langue, la forme et l’idéologie imposées par le conquérant. C’est l’époque où les Algériens maîtrisent déjà suffisamment le français pour pouvoir créer des œuvres littéraires en imitant leur écrivain préféré, et par là, influencer la vision que l’Européen s’est formée du peuple conquis. L’histoire de la littérature algérienne de langue française commence avec cette période d’acculturation et de mimétisme où la fascination de l’Autre participe pour une part non négligeable dans les motivations des écrivains.

source : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2003.hardi_f&part=78078 

 

Tag(s) : #Zenati
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