Par: Aomar Sider

les-trois-pierres-de-djema.jpgTout village kabyle a une ou plusieurs places publiques dont l’histoire est intimement liée à la sienne. Celle de Djemaâ Saharidj serait sans doute l’une des plus célèbre de par la richesse et le foisonnement d’évènements dont elle témoigne de l’Antiquité à nos jours.

 
                                Photo A.Sider                                

Malheureusement, certains n'ont pas résisté à l'épreuve du temps, seule la mémoire collective  a pu sauvegarder quelques morceaux du puzzle de ce lointain passé. Dans cet ordre d'idées, nous nous contenterons de cette source qu'est l'oralité (génie de notre peuple) nonobstant son imprécision dans le temps et le risque de confusion entre le mythe et la réalité. Aussi, faut-il chercher ces informations exclusivement chez les vieux alors que les jeunes (à se demander à ce titre ce que leur enseigne l'école ?) ignorent le passé de leur village et ne savent même pas que les Romains l'ont habité bien avant eux et leurs grands-pères, il y a de cela près de 2 000 ans.

 

En effet, ce n'est qu'à 100 mètres de la place publique, sur la piste montant vers le village Tizi n'Terga (sud) qu'on rencontre (émergeant d'un talus) la trace ou le reste de l’une de leurs constructions, ce qui est en apparence la pointe (angle aigu) par laquelle se termine cette dernière, probablement sa partie fondation, vu l'imposante épaisseur des murs de près d’un mètre. Ces derniers, en fait, ne sont visibles que sur deux ou trois mètres leurs suites étant entièrement ensevelies sous le terrain en pente. Comme d'ailleurs l'espace entre eux occupé par un olivier sauvage millénaire. Les matériaux qui ont servi à leur construction sont la brique pleine, la pierre et comme liant du gypse ou kaolin. Par ailleurs, non loin de là, on peut observer d’autres traces qui sont des bouts de la partie portée (à ciel ouvert) d'un aqueduc de
40 cm de largeur.


Grotte du chacal et grotte de l'eau.

Tandis que «lghar b-buchen» (grotte du chacal) et «lghar b-bwaman» (grotte de l'eau) peuvent représenter, quant à elles, sa partie creusée. En outre, on peut également retrouver le long  de cette piste (en descendant vers la place) des fragments de ces murs vestiges, parmi les pierres des murets servant de clôture aux nombreux jardins plantés d’une multitude d’arbres fruitiers.

Ces terrains s'y apprêtent fort bien car regorgeant d'eau. C'est pour cette raison aussi qu'on surnomme Djemaâ le village aux 99 sources.

   Autrefois, dit-on, on dénombrait pas moins de cinq moulins à eau le long du ravin au pied du mont «Fiwan» surplombant le village du côté Est. Pour nos informateurs, le nom de ce mont est un terme latin (romain) chose que nous réfutons puisqu'il peut dériver du verbe «ffi» (couler) en kabyle et signifie le pluriel de «iffi» (téton), en kabyle.

    Ceci pour dire que ce n'est nullement par hasard, mais plutôt l'abondance de l'eau qui aurait joué un rôle prépondérant dans l'attrait des Romains à s'installer à Djemaâ pour fonder la cité qu'ils baptisèrent «Bida Municipium» du nom de Ibidah, la doyenne des tribus de la région qui s'appelait alors, et ce jusqu'à présent, Ait Frawcen (du nom d'un roi numide).

Les Romains s'y sont installés durablement pour avoir entrepris la construction de l'aqueduc et du château sur le tertre dominant la cité et dont le mur suscité ferait peut être partie (seules des fouilles peuvent élucider l'énigme). A ce propos, on raconte qu'en ces temps-là, le roi gouverneur) qui l'habitait s'est fait aménagé un tunnel tapissé de mosaïques par lequel il débouchait directement sur l'arène publique sous forme de théâtre (l'actuelle place publique) pour assister aux duels ou autres manifestations organisés a son intention. De ce théâtre, il ne subsiste présentement aucun signe hormis les dizaines de pierres taillées éparpillées sur la place même, les unes devant la fontaine, les autres aux alentours dont certaines servant de cages de but pour les garçons Jouant au foot au fond de la place.


                                                                                       Photo A.Sider 

L’emprunte des Romains

Djema saharidj 0100007On peut aussi évoquer que lors de nombreux terrassements pour construction autour de ce prétendu théâtre, beaucoup d'objets (statues, bijoux, sarcophages amphores, monnaies...) ont été trouvés mais n'ont pas été conservés du fait soit qu'on ignore leur valeur culturelle et archéologique, soit tout simplement parce qu'il n'y a aucun musée à 100 Km à la ronde.

C'est cette lacune qu'à relevée M. K. Mohamed, enseignant retraité qui a gardé, contrairement aux autres, beaucoup de pièces de monnaie, dans l'espoir qu'un jour Djemaâ sera dotée d'un musée où seront déposés tous ces objets de l'époque romaine dont la statuette de la Sainte Vierge sculptée sur du calcaire. Sa présence parmi les vestiges nous permet ainsi de situer la période romaine à Djemaâ bien après l'avènement du christianisme.

Cette statue de près d'un mètre de hauteur est actuellement gardée à l'intérieur du bureau d'accueil du CFPA (Centre de Formation Professionnelle de Adultes) de cette localité. Celui-ci a été construit par les sœurs et les pères blancs pour des œuvres de charité et l'enseignement des métiers traditionnels.

A noter que même ce centre a été, lui aussi, construit partiellement sur la place publique ou sa périphérie.

C'est également à la limite de cette fameuse place publique qu'on trouve l'unique vestige (une zaouïa) des Turcs à Djemaâ Saharidj. Ce qui semble à priori insolite du fait qu'ils ne l'ont jamais habité.

Néanmoins, il nous a été rapporté que pendant cette époque ottomane (qu'on appelait protectorat turc), il y avait le passage régulier d'une brigade de cavaliers venant de Tamda leur campement le plus proche), à leur tête un officier turc d'Alger. Cette dernière avait comme mission de collecter la dîme auprès des villageois. Aux récalcitrants, elle réservait des séances de torture et bastonnades sur cette place publique qui ne se terminait que lorsqu'une personne de l'assistance, par pitié, bravoure ou pour l'honneur s'engage à s'acquitter de leurs impôts... On raconte aussi que l'officier turc a fini par tomber amoureux d'une jeune fille de ce village qu'il épousera d'ailleurs. Ce fut, lui, en tant que gendre, qui ordonna la Construction de cette Zaouia. Un coup de cœur ou de raison ? Nul ne le sait. Toujours est-il que cette école est encore intacte, avec son architecture typiquement turque. Elle continue de fonctionner comme une Zaouia avec internat fréquentée par des dizaines de «tolbas» venant de plusieurs régions. L'école a bénéficié d'un puits creusé dans la cours même et de trois douches construites légèrement en retrait de quatre mètres de longueur sur deux de large. L'eau coule à longueur d'année, fraîche en été et chaude en hiver, dans les murs a moitié recouverts  de faïence sont aménagées des excavations (petites niches) pour mettre ses vêtements avant de prendre son bain ou faire ses ablutions.

   C’est pratiquement et surtout à cet usage (ablutions) qu'elles servent à présent, du fait qu’elles sont surélevées d'une mosquée, «Tala muqren » financée par les villageois. Une porte de sortie de cette mosquée donne sur les douches demeurant ouvertes toute la journée. C'est à quelques mètres de là, sur le même niveau, qu'on retrouve la fameuse source «assaridj» de renommée régionale puisqu'on vient de tous les villages environnants, notamment en été pour son eau fraîche et de très bonne qualité. Elle daterait de l'époque romaine, les Français l'ont aménagée telle qu'elle est a présent. La fontaine est divisée en deux parties avec chacune trois robinets d'égal débit. L’une est réservée aux hommes, l'autre aux femmes. Cette dernière est couverte et sert de lavoir. Mais elle est  ouverte comme l'autre partie, sur un espace qui est le prolongement de la place publique.


Les va et vient  des chercheurs d'eau.

Au fond de cet espace, et contre les murs des premières maisons, sont disposés deux ensembles de bancs en ciment que sépare une ruelle. De ces bancs, on peut observer le va et vient des chercheurs d'eau qui viennent à pied ou sur des mulets, car le véhicule est interdit dans l'enceinte de la fontaine. D’un coté, les bancs sont couverts, de l'autre non, mais situés, à l’ombre d’un immense figuier, ce pourquoi ils sont très fréquentés en été. L'arbre appartient à tout le monde. Bon an mal an, il donne des quantités énormes de figues. Il ne peut en être autrement puisque toute l'eau qui s'échappe de la fontaine passe à deux pas seulement de son tronc.

Cette eau comme celle des douches ne sont en fait pas perdues, elles sont Aissat-Idir.jpgdrainées dans des rigoles et réparties équitablement dès le mois de mai par le comité des sages du village, entre les riverains pour irriguer leurs jardins. Il se trouve que le premier jardin irrigué juste au dessous des douches et l'une des premières maisons les plus avancées sur la place publique appartiennent à l'une des figures les plus emblématique de l’Algérie contemporaine, Aïssat Idir, le fondateur de l’UGTA (Union Générale de Travailleurs Algériens) un certain 24 février 1956. C'est sur cette poignée de terre qu'à vécu  Aïssat Idir toute une partie de son enfance. Un illustre homme dont l'Algérie entière et Djemaâ Saharidj particulièrement sont fières. Cela dit, c'est lui rendre hommage en baptisant (depuis juillet 1998) la place publique en son nom.

 
                                            Photo A.Sider

En outre, un monument de près de 400 m², a été aménagé au milieu de cette place. En son centre, la statue du héros a été érigée sur un podium sur lequel sont portés (en tamazight, arabe et français) ses 14 compagnons tombés au champ d'honneur. L'inauguration a eu lieu en présence des autorités locales et de wilaya. Quinze bœufs, don de villageois, ont été immolés à l'occasion. Le monument est conçu en jardin (fermé au Public, des fleurs et des plantes ornementales y sont plantées. Ses allées sont pavées de stucs et munies de lampadaires. Sa clôture faite de grillage métallique est pourvue de sorties. A l'une d'elle (l'est) se dresse un grand frêne plusieurs fois centenaire que les Français appelaient l'arbre majestueux. Lui aussi, symbolise une époque. C’est sous  son ombre que les autochtones scellaient les fiançailles, les mariages et autre contrats et où il réglaient les conflits. C’est aussi à cet endroit appelé jadis «issefsafen» saules, qu’ils organisaient le sacrifice annuel saisonnier, tel au premier jour de l'automne, auquel participait tout le village.
   On raconte aussi que cette place jouit d'un autre prestige pour avoir rassemblé une fois, tous les chefs de tribus kabyles pour décider du droit de la femme à l’héritage. Depuis, il est convenu qu'elle ne peut en jouir qu'à titre viager, (d'autres sources situent ce fait au XVIIe siècle à Larbaâ Nath-Iraten). Trois pierres taillées parmi celles des ruines romaines auraient été superposées sur cette place pour sceller le pacte. Une sorte de borne qui signifie limite (loi) ou "Talas" en kabyle.

 

A propos de Ledjma.

Le rassemblement s'il a eu lieu, peut expliquer le toponyme «Djemaâ», car si Saharidj («assaridj») veut dire bassin (un terme turc, dit-on), le terme Djemaâ où Ledjma n'est jamais élucidé.

On avance à ce propos que ledjma (vendredi) serait, à une époque reculée, son jour de marché, ce que d'autres réfutent  soutenant que le marché de vendredi existe depuis toujours à Mekla (son chef-lieu de commune), il ne peut y avoir deux à quelques kilomètres d'intervalle. Ce qui fait admettre à d'autres que Djemaâ Saharidj veut dire ensemble de bassins. Certes, Djemaâ a son marché hebdomadaire, mais il se tient le jeudi sur la place même, et ce, depuis l'Indépendance. Car, pendant la guerre de libération, l'endroit était zone interdite...

Et comme il faut s'y attendre, le côté mystique ne peut être absent dans une place aussi polyvalente que celle-ci. Deux mausolées y sont érigés : celui de Sidi Berdous et celui de Sidi Hend Ussaâdi. Les deux hommes étaient des inconnus venus d'ailleurs. Apres leur mort, les villageois ont commencé à visiter leur ermitage (mausolée) pendant les fêtes religieuses.

Quant à l'origine de l'eau de la source «assaridj», nul ne le sait (nul ne doit le savoir), car une légende dit, que le seul homme (un étranger, un Magherbi) qui prétendait le savoir et qui l'aurait prouvé (en envoyant du son « Aghourchal », qui sera capté à la source quelque temps après), aurait été décapité ce jour-là.

Cette histoire (ou légende) et son châtiment seraient sûrement imaginés pour dissuader les gens à chercher la clé de l'énigme. Sinon imaginons un  instant que tout le monde le sache et qu'un malin sadique ait l'idée d'empoisonner la population ? N'est-ce pas qu'il vaut mieux avertir que guérir.

Tag(s) : #Mon village
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