Les "pierres levées"de Djemâ-Sahridj.

Publié le par mohamed Tabèche

Voici un document de 1950, reproduit à l’identique par soucis d’authenticité, pour servir éventuellement à toutes fins utiles.    

Source : Bulletin trimestriel N°9 Septembre 1950 de l’association des anciens élèves de l’école d’Ait Larba (Beni-Yenni ; Tizi-ouzou) . 

"Chac
un sait que Djemâ-Sahridj fut jadis une colonie romaine qui eut son importance, sinon au point de vue agricole et commercial, du moins au point de vue politique et stratégique. Située en effet à la limite de la Maurétanie sititienne et de la Maurétanie césarienne, elle assurait l'ordre et la tranquillité dans ces régions éloignées des capitales, Sitifis (Sétif) et Césarée (Cherchell) et, de plus, faisant pendant aux colonies d'Akbou et de Dra-el-Mizan, elle achevait l'encerclement du «Mons Ferratus» Djurdjura) et contribuait à en contenir les rudes habitants, les Quinquagentiens.

Le fait, d'ailleurs, que cette ville frontière fut le siège d'un évêché témoigne en faveur de son importance ; sans doute, des groupements moins considérables eurent le leur ; mais le nom de Bida Municipium est resté, alors que tant d'autres ont disparu. L'Histoire nous a même conservé le nom d'un de ses évêques, Campanus, que le roi vandale Hunéric convoqua à Carthage en 484, avec les autres évêques catholiques d'Afrique. Ces prélats devaient, soi-disant, prendre part à une conférence contradictoire avec les ariens. En réalité, c'était un traquenard que leur tendait le roi vandale : après un  semblant de controverse, ils; furent tous dépouillés et battus de verges. Beaucoup moururent à la suite des mauvais traitements endurés et les autres furent exilés.

Mais l’importance de l'antique Bida ressort surtout de la grandeur de ses édifices attestée par les ruines. Récemment, des fouilles, pratiquées pour l'établissement d'une salle de bains publique, ont mis à jour les soubassements d'une fontaine romaine vraiment monumentale, avec portique, colonnes, chapiteaux, etc., que les petites bourgades n'ont pas l'habitude de posséder. Le sol de Djemâ-Sahridj est, en outre, jonché de débris romains, notamment de magnifiques pierres taillées ; il n'est guère de maison dont les angles ne soient constitués par quelques-unes de ces pierres.

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Deux d'entre elles, notamment, se dressent sur la grand-place du village, sous le splendide frêne qui l'ombrage. Pourquoi celles-là sont-elles debout et pourquoi les maçons ne les ont-ils pas prises, puisqu'elles étaient là à portée de la main ? Evidemment, Il y a là une raison que nous avons voulu connaître. Ici, il faut dire adieu aux Romains, aux Vandales, aux Byzantins, à tous les maîtres successifs de l'Afrique, voire même aux Arabes, et descendre le cours des âges jusqu'au XVIIIe siècle, peut-être même au XIXe. Voici ce qui nous a été dit :

Pendant longtemps, les Kabyles, sous l'influence des doctrines chrétiennes ou islamiques, ont fait à la femme une part dans l'héritage paternel. La femme se mariant fréquemment dans un village ou une tribu autre que son village ou sa tribu d'origine, il s'en est suivi fatalement que son mari et ses enfants, donc des étrangers, sont venus cultiver des terres, habiter, construire, vendre ou démolir, bref faire acte .de propriétaires dans un village qui n'était pas le leur.

Les Kabyles, particularistes et exclusivistes à l'excès, l'ont difficilement supporté. Cette intrusion d'étrangers dans leur village est devenue la cause de nombreuses discussions ; des paroles aux coups, il n'y a qu'un pas, surtout quand on a le sang vif comme nos montagnards ; des bagarres eurent lieu, puis des batailles rangées avec un nombre considérable de morts d'hommes et une suite non moins considérable d'actes de vengeance isolés. La cause  persistant et le nif s'en mêlant, ces batailles se renouvelaient à chaque Instant. Le monde kabyle souffrait de cet état de choses.

C'est alors que les Iboukhtouchène, famille qui jouissait d'une influence incontestée sur la Kabylie entière, proposèrent aux anciens de toutes les tribus du Djurdjura de se réunir en conseil pour examiner la situation et essayer de remédier à un état de choses si préjudiciable à tous. La proposition ayant été agréée de grand cœur, le lieu de la réunion fut fixé à Djemâ-Sahridj, à cause de sa position centrale, peut-être aussi à cause de ses eaux abondantes, de sa verdure, de la douceur de son climat. Et là, dans cette assemblée imposante, après avoir mûrement pesé le pour et le contre, on résolut de couper le mal dans sa racine : il fut décidé à l'unanimité qu'à  l'avenir les femmes n'hériteraient plus en Kabylie. Tant qu'elles resteraient  dans la maison paternelle, les héritiers mâles, frères ou cousins, devraient  subvenir à tous leurs besoins. Que vaut cette loi au point de vue moral et  social ? D'autres plus autorisés pourront nous le dire. Contentons-nous de remarquer que, d'une part, elle ne lèse pas la justice, sans quoi le vieux droit d'aînesse devrait être, lui aussi, qualifié d'injuste, et, d'autre part, elle a eu  l'excellent effet de supprimer à tout jamais les querelles au sujet des biens patrimoniaux de la femme.

Conscients de l'acte important qu'ils venaient de poser, les membres de la réunion voulurent en perpétuer le souvenir, et rappeler par un signe sensible aux générations futures la loi qu'ils venaient d'édicter. Dans un .pays où  l'instruction est largement répandue, on eût dressé procès verbal de la séance, au besoin sur parchemin, et on en eût remis une copie à chaque membre.  Mais en Kabylie, où personne ou à peu prés ne savait lire à cette époque, comment faire ? La chose est simple : les délégués des tribus, avant de se séparer, dressèrent au milieu du marché, actuellement place publique de  Djemâ-Sahridj, une de ces belles pierres romaines qui jonchaient le sol : c'est la plus grande des deux actuellement encore debout. Aidée de la tradition,  elle dit à tous qu'en Kabylie les femmes sont exclues de l'héritage paternel.

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A côté d'elle s'en dressaient d'autres, un peu moins grandes, mais ne rappelant sans doute plus rien aux générations présentes, aussi ont-elles disparu peu à peu à l'exception d'une seule à quelques pas de la « pierre 

de l'héritage ».

Les témoignages ne concordent pas touchant l'origine de cette seconde

pierre levée : les uns nient qu'elle rappelle quoi que ce soit, les autres, au contraire, y voient le souvenir d'un fait assez curieux, que nous croyons intéressant de relater :

Les habitants de Djemâ-Sahridj, connus dans l'Algérie entière pour leur affabilité, leurs manières polies, civilisées, ont, de plus, montré de tout temps une certaine Indépendance vis-à-vis de la loi coranique et de ses prescriptions les plus gênantes, par exemple le jeûne du Ramadan. Certaine année, l'indépendance s'accentua au point que, publiquement, un nombre assez considérable d'hommes, et non des moindres, osèrent « casser » le jeûne du Ramadan et cela d'une façon habituelle. Grand fut le scandale. Les marabouts et les anciens ne virent pas sans irritation une infraction à un précepte jusque-là si religieusement observé. Ils provoquèrent une réunion de la djemâ du village et le conseil, à la majorité des voix, infligea un blâme aux délinquants, menaça de les exclure du village s'ils récidivaient et leur imposa comme punition d'aller chercher une pierre romaine taillée et de la dresser près de la « pierre de l'héritage », en souvenir de leur faute. Les délinquants, craignant par-dessus tout d'être expulsés du village, se soumirent et, s'attelant à une des pierres taillées encore nombreuses à cette époque, la traînèrent jusqu'à l'endroit désigné et l'y dressèrent ; c'est la plus rapprochée du chemin.

Appelons-la, si vous voulez, la « pierre du scandale », mais n'oublions pas que le fait qu'elle rappelle à quelques-uns est loin d'avoir l'authenticité qui s'attache au premier."

Publié dans Mon village

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