Les souvenirs de Chérif Ouidir.

Publié le par mohamed Tabèche

Souvenir du lycée : par Chérif Ouidir _ août 2011

         Je me souviens des interminables parties de foot que nous faisions au lycée, durant les récréations, surtout de 16 h à 17 h. Nous étions en première, « des anciens » comme on disait et il n'y avait pas d'examen à passer en fin d'année, une année calme en quelque sorte. Car les terminales, eux, à longueur d’année, ne rêvaient que du sésame qui, en cas de succès, allait leur permettre de poursuivre encore leurs études, ailleurs, pour devenir qui médecin, qui ingénieur, avocat, professeur….Les rêves les plus fous étaient permis ! Pour cela, les internes des classes de terminales avaient même droit à ce qu’on appelait, à l’époque « le régime du bac » ! Beaucoup ne connaissent pas ça, maintenant. Ce régime consistait pour cette catégorie d’élèves, à se faire servir, chaque matin, pendant un bon mois, avant l’examen du baccalauréat, un petit déjeuner des plus copieux ! Au menu : Café au lait, tartine avec beurre et confiture, orange ou jus de fruit et ….steak saignant ou omelette. Pour les méninges !

          Nous organisions des rencontres inter-villages, inter-communes ou internes contre externes et… algérois contre tizi ouzéens. Eh oui ! Il y avait des élèves internes qui venaient d’Alger pour étudier à Tizi, leurs parents préférant les mettre à l’internat de ce lycée, réputé pour le sérieux de son administration et de ses professeurs et aussi pour le taux de réussite élevé de ses élèves aux examens.

          Les parties de foot étaient toujours acharnées ! Il y avait de très bons joueurs, certains évoluaient même dans des clubs, comme la JSK, la JSBM, Boghni, les Issers….. Toutes les cours servaient de terrains de jeu : celles où l’on jouait, d’habitude, au basket, au volley ; et une autre, plus vaste, qui pouvait abriter plusieurs rencontres de foot. Mais gare à celui qui s’amuserait à briser un carreau d'une salle de classe en tirant ! Le maître d'internat pointait, alors, sur le champ pour prendre le nom de l'élève par la faute de qui l'incident était arrivé. Tarif : 15 dinars à régler à l'intendance ! Par contre, il pouvait arriver qu'un carreau soit brisé sans que le maître de service s'en rendît compte. Celui-ci se trouvait alors dans l'impossibilité d'identifier l'auteur du tir. Dans ce cas précis, il était procédé à une retenue équivalant au prix du carreau, sur son traitement. Cette retenue correspondait à un jour de salaire. A l’époque, cette somme pouvait servir. On pouvait remplir un couffin ou s'offrir plusieurs séances de cinéma, payer les frais de voyage pour passer trois week ends chez soi ou s'acheter des paquets de cigarettes…..Pour un mois ! Etc...

          Mr A.C, maître d’internat, assurait, lorsque son tour arrivait, la surveillance dans la cour. Il était féru des vieilles chansons kabyles, notamment celles de Cheikh El Hasnaoui, et il ne pouvait s’empêcher de déserter son poste par moments pour écouter avec un élève l'émission "Les chansons demandées". C'est, comme par pur hasard, durant ces instants qu'un carreau explosait ! A cet instant, les joueurs ramassaient vite leurs ballons et se fondaient dans la foule des élèves. Mr A.C arrivait en courant et constatait les dégâts. Difficile d'en identifier l'auteur. A la question de savoir qui avait fait ça et qu'il posait au premier élève qu'il rencontrait : « M’sieur, je n’ai rien vu ! » était la seule réponse qu’il entendait ! Notre ami, Mr A.C a toujours eu son idée en pareil cas ! Il attendait l'entrée des élèves dans les salles d'étude et là, solution de facilité, il se dirigeait vers l'étude n° 8, une des salles d’étude des premières ! Sa demande était toute simple : « Les élèves originaires de Béni Yenni, levez la main ! » Sur trente élèves que comptait la salle, douze environ étaient de cette commune. Après identification, il les sommait de décliner l'identité de celui qui avait brisé le carreau. L'un d’entre eux lui demandait : "M’sieur, pourquoi spécialement les élèves de Béni Yenni ?" Et lui de répondre : "Vous êtes les seuls à jouer beaucoup au foot ball !" Fou rire dans la salle ! Un autre élève répliquait : " Il y a des centaines d’élèves au lycée, nous ne sommes pas les seuls à jouer au foot, d'autres élèves, originaires d'autres villages jouent aussi...." Mr A.C était tenace : " Je ne veux rien savoir, vous êtes douze, répartissez le prix du carreau entre vous et ramenez moi les sous, sinon, vous serez collés pendant plusieurs week- ends. Dernier délai : après dîner !" Une punition collective en quelque sorte! Devant le refus des élèves de payer, l'affaire atterrissait inévitablement chez Mr Belkacem ! C'est le soulagement parmi eux, car celui-ci n'aimait pas les méthodes expéditives ! Il disait au maître « Tu n'avais qu'à être présent et voir ce qui s’est passé ! Tu auras une retenue sur le salaire, c’est tout ! » L'infortuné maître revenait vers les élèves pour leur demander gentiment de participer, à la mesure de leurs moyens, au règlement du prix.....Devant le refus réitéré de ces élèves, Mr A.C se résignait. Il promettait que la prochaine fois, il ne se fera pas avoir et à ce moment-là, il sévira ! Mais ce n'était que partie remise, car il y aura d'autres rencontres de foot ball, d’autres émissions à la radio... Des carreaux seront brisés et Mr A.C, s’il lui arrivait d’être distrait pendant le service, aura tout juste le temps d'entendre la déflagration et la recherche de l’auteur du bris du carreau s’avérera infructueuse encore…..

          Des années après, il m’arrive très souvent de rencontrer Mr A.C et d’autres anciens camarades de l’époque. C’est avec beaucoup de nostalgie que nous évoquons nos souvenirs du lycée. Nous prenons plaisir à nous rappeler les bons moments passés ensemble. Nous pensons à tous ceux avec qui nous avons vécu durant des années dans cet inoubliable lycée : les élèves, les professeurs et le personnel de direction… Certains ne sont plus de ce monde, hélas, qu’ils reposent en paix !

          Cheikh Seddouki, un des professeurs qui respectés, nous disait souvent : « Mes enfants, vous êtes en train de vivre les meilleurs moments de votre vie ! Profitez – en ! Après, ce sera fini ! »

Il avait raison. Il est désormais loin, ce temps !

 

Photo ancienne.

Je débattais avec Chérif par Internet de l'article sur Bereq’Mouch, je l’entraîne avec moi à faire un bond, cette fois c’est en arrière dans le temps et on replonge inévitablement dans les archives des années soixante. Via le net on s’échange des documents et des photos dont voici une, avec un petit texte, qu’il veut bien partager.

 Dans l'après-midi d'un dimanche ensoleillé, en automne, ces écoliers tout exténués après plusieurs parties de jeux de l'époque : aux gendarmes et aux voleurs, les billes, la "délivrance", (jadis,  il n'y avait pas de console, ni de jeux vidéos, ni de walkman,  il fallait attendre longtemps, encore!) voulaient se dorer au soleil, lorsque l'instituteur, de passage, les rassembla et prit son appareil photo pour immortaliser ce moment. Les gamins étaient admiratifs devant ce merveilleux  appareil qui  a figé cet instant de leur enfance en un souvenir inoubliable. 

Octobre 1963, de gauche à droite : Hamid N. , Chérif O. , moi même, Yahia O. , Rachid T. , Rachid O.

Octobre 1963, de gauche à droite : Hamid N. , Chérif O. , moi même, Yahia O. , Rachid T. , Rachid O.

Vos arbres nous empêchent de voire les terrorites !

L’officier SAS, le capitaine Yves Jacquet de Broussin avait donné l’ordre à ce que tous les villageois se présentent de bon matin à la place du village, Thajmayt, munis de scies, de haches et de hachettes. La première mesure de représailles collectives venait de tomber : les arbres existant autour du village devaient être rasés pour permettre une meilleure visibilité, la nuit surtout et une meilleure surveillance des va et vient nocturnes louches mais non perceptibles des combattants du FLN qui venaient se reposer, manger et dormir chez certaines familles qui assuraient la logistique aux rebelles. Du haut du mirador installé sur la terrasse du poste, à l’aide de projecteurs rotatifs, le moindre mouvement allait être détecté et des tirs sans sommation déclenchés sur toute personne surprise hors du village durant le couvre – feu qui venait d’être décrété, des portails barbelés allaient être installés à chaque entrée du village. Un système d’autodéfense était décidé, les villageois devraient désormais monter la garde à tour de rôle pour empêcher toute intrusion d'étrangers. Dès six heures du soir, il fallait rentrer chez soi, obstruer tout interstice susceptible de laisser passer la lumière du domicile, dormir et attendre le lever du soleil et du couvre – feu. 
Des pas des soldats faisant des rondes se faisaient entendre. Un supplétif criait et pestait parfois à l’arrivée de la patrouille près des domiciles qu’il savait être des refuges, une manière de les prévenir pour accroitre leur vigilance. 
L’entrée au village se fera désormais sur présentation d’un laisser – passer et, pour les soldats sur l’annonce d’un mot de passe. 
Les hommes du village allaient être conduits par des soldats par groupes pour couper tous les arbres, essentiellement des figuiers et des frênes. C’était la stupeur et la colère mal contenue, mais que les gens maîtrisaient, car les représailles de la part de l’armée pourraient être expéditives. Ils se dirigèrent donc vers les endroits indiqués. Une fois arrivés sur les différents lieux, ils se disposèrent autour des arbres, mais personne n’osait porter le premier coup, car les arbres avaient chacun son histoire, certaines personnes ont un lien presque ombilical avec eux, ils les avaient plantés, arrosés, couvert d’engrais, ils sont témoins même des premiers fruits qu’ils avaient donnés. D’autres sont plantés par les parents ou les grands parents. Mais voilà qu’une décision arbitraire, inhumaine venait de tomber de nature à priver les gens de fruits et les animaux des fourrages que donnaient les frênes. 
Les soldats voyant les corvéables réticents armèrent leurs fusils et les pointèrent dans leur direction. Ces derniers portèrent les premiers coups, mais n’osaient pas faire mal aux arbres, certains hommes se mirent même à verser des larmes.
- Plus fort, allez ! Rauss ! Ce sont des arbres détruisez-les ! Vous voulez qu’ils cachent toujours les fells’ ! cria l’officier à un groupe d’hommes.
La cadence monta, les troncs tombèrent un à un. Le « nettoyage » allait bientôt prendre fin. 
Cependant, il restait des endroits que les hommes redoutaient. En effet, certains arbres étaient situés près des tombes réputées sacrées, des saints y été enterrés, mais qu’il fallait raser aussi. Mais…les saints du village, Yemma Thamimount, Vava Hamza, Sidi Velqacem, Ldjama Leqrar, ces gardiens , ces protecteurs invisibles, pourtant présents, ces confidents qui connaissaient tout le monde et que tout le monde connaissait, comment allait-on les priver de leurs arbres, ces arbres dont les feuilles ont guéri tant de gens ? Des nouvelles se répandirent parmi les gens, disant qu’à certains endroits des arbres ont saigné dès que les premiers coups de hache leur avaient été assénés. La rumeur enflait, des situations invraisemblables étaient signalées. « Un vieux est sorti de la tombe d’un saint untel et s’est volatilisé… », telle était la dernière nouvelle qui venait d’arriver...
Un jeune, court de taille et très maigre, Lmouloud, à qui devait échoir le rôle d’abattre les petits buissons de Sidi Belqacem à l’entrée du village, tomba par terre et fut pris de contorsions, il eut le pied complètement retourné qu’il ne put tenir debout. Pour ceux qui le connaissaient, la plupart, ils savaient qu’il simulait cette crise pour échapper à cette pénible besogne. En réalité, il venait de voir une vieille femme, Na Tama l’arracheuse de dents du village, la femme d’Arezki n’Voujma, qui montait chez elle, elle revenait de Taourirt Mimoune, il savait qu’elle allait l’aider. Elle accourut dans sa direction et lui dit : 
- Qu’est-ce que tu as Lmouloud, ammi ? 
- Je ne sais pas, lui dit-il, j’ai mal au pied..
- Viens, je te prends sur mon dos, va chez toi, ne te frotte pas au saint des saints….
Elle le prit sur son dos jusqu’au village. Une fois à Tajmayth, il se retourna et dès qu’il s'assura qu’il était loin du champ de vision de la surveillance, il s’adressa à sa sauveteuse pour la remercier et lui dire qu’il était désormais guéri et fila droit chez lui, laissant la vieille éberluée……

Publié dans Portraits

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Chabane TEGGOUR 19/10/2016 10:47

Magnifique récit, plein d'innocence juvénile, que de bons moments ont bercés notre enfance, il n'en reste que des souvenirs et une certaine nostalgie de cette belle époque. Merci pour ce beau récit Mohamed!!

Med Tabeche 19/10/2016 11:13

Merci à toi Chabane de passer ! Ce beau récit est de Chérif O., ceux qui se trouvent dans la même tranche d'âge ou de la même région, ces doux souvenirs, sont parfois chargés d'amertume, quand ils revoient aussi les chers disparus !

Amar DIB 12/09/2016 20:04

Je me souviens tres bien de ces moments. Un ancien eleve de ce lycee.

soualmia bachir 05/05/2015 23:45

bonjour essaye de me contacter

soualmia bachir 05/05/2015 23:44

salut je n'ai pas cessé de te contacter et notamment le jour des obsèques de mustapha ouerrad
ce n'est que lorsque je t'ai vu à la télé que je me suis mis à ta recherche
reçois le bonjour et essaye de me contacter

Med Tabèche 06/05/2015 09:07

Bonjour, j'ai reçu deux messages de votre part avec un numéro de téléphone, me disant que, vous souhaitez entrer en contacte avec moi et que vous m'avez vu à la télé. Je vous prie de me dire qui vous êtes et le nom de la personne avec qui vous souhaitez entrer en contacte ! Merci .

ludemila beniyenni 28/10/2014 21:22

Très beau rècit ,j ai vraiment apprèciè.