Mon village.

Publié le par Tabèche mohamed

Je voulais avoir une autre appréciation que la mienne sur les villages Kabyles, alors, j’ai posé quelques questions à Monsieur Aomar Sider. Voici sa réponse:     

Comme tu dis, tu as bien raison : le village kabyle perd ses repères... Je t’apporte ici ma vision des choses

Le village traditionnel kabyle n'existe presque plus et ce, sur tous les plans : architectural, organisationnel, social et culturel.

 D'abord sur le plan architectural, on a plus cette unité d'antan que décrivait le sociologue Pierre Bourdieu «  les maisons toutes en dur les toits en tuiles ne dépassant pas un étage...elles donnent l'impression de n'en former qu'une seule immense ». A présent le village éclaté (comme d’ailleurs sa cellule familiale) ressemble à n'importe quel autre d'un pays du Tiers-monde. Il a perdu à jamais son cachet d'autrefois.

Sur le plan organisationnel

Depuis l'antiquité (peut être même dans la prés histoire) la Kabylie avait sa "Tajmait" ou "Agraw"(comité de village qui n'avait de similaire que l'agora des grecques et le Forum de Rome:) malheureusement elle n'existait qu'à  l'échelle des villages. Ils ne s'unissaient que rarement, pour un grand mal ou danger commun. Pour le former chaque tribu désigne l'un des siens le plus probe, fort alerte et sage. Les lois qu'il décidait (tilisa n taddart) nul ne peut les transgresser. Celui qui ose le faire est systématiquement puni. Il doit impérativement s'acquitter d'une amende mais pour les fautes très graves on lui réservait le pire des châtiments (moral): la quarantaine ou le bannissement .En cas où il voudrait se s'affranchir, il sera contraint d’opter pour un des deux métiers avilissants. Ceci pour dire qu'il n'y avait pas de châtiment corporel ni de prison... l'intérêt du groupe primait sur les libertés individuelles, au point même, où par exemple la cueillette des figues fraîches dans son propre jardin était réglementée: Tout le village les cueille  10 jours environs après la maturité des premières. En somme "Tajmait" avait le rôle tout à la fois législatif, exécutif et judiciaire... Aujourd'hui que reste-t-il de son autorité? Bien peu de chose, sinon rien pour la simple raison qu'elle ne peut plus user de son atout de persuasion: la quarantaine ? C'est de l'utopie à présent avec cette dilution des moeurs. Ceci est mon avis bien sur. Il doit y avoir peut être quelques petits villages à accès unique et sans issue qui doivent encore garder intact cette organisation (c'est au sociologue de faire le constat).

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  Par ailleurs, la France a instauré la justice par les tribunaux, mais ces derniers sont restés très longtemps désertiques, (voir l'anecdote rapportée par Dda Lmulud dans "inna-yas Ccix Muhend"): Alors que Chikh Mouhend était submergé de requêtes, le tribunal de Michelet, (Aïn El Hammam aujourd’hui), restait  vide. Les français sont partis chez lui pour comprendre pourquoi... Ils ont aussi introduit le nom patronymique par le biais de l'administration qu'ils ont installée. Ils ont crée des communes mixtes à partir de 1891 année  où ils ont fini le recensement qu’ils ont entamé en1878 (débuté par Rédjaouna) et comme relais entre cette administration et la population ils ont placé des Caïds. Pour la grande Kabylie, il y avait Fort National et Dra El Mizan (…) qui ont fonctionné jusqu'en janvier 1947, avec l’avènement des élections générales. Pour ce, ils ont créé plusieurs centres municipaux avec à leurs têtes des autochtones.

  L'Algérie a copié exactement le même schéma à l'indépendance. De ce fait « Tajmait » n'a pas été réhabilitée. Avec quelque chose en moins, avant le kabyle pouvait parler dans sa langue dans un tribunal, (il avait le droit à un interprète), mais plus maintenant, depuis qu'il est soit disant indépendant (mais de qui?). C'est le drame ...

Sur le plan culturel, la situation n'est pas plus gaie. Citons seulement quelques signes:       

 La tenue traditionnelle est abandonnée pour celle d'orient ou d'occident au point où elle est devenue exotique même dans les villes les plus reculées. Dans certaines fêtes on se croirait dans n'importe quelle région, sauf en Kabylie. Beaucoup de mariées ont troqué la robe kabyle pour la robe de mariée européenne, avec ses deux mètres de pan balayant les rues poussiéreuses du village... Le langage est atrophié. Pour en être persuadé, écoutons un jeune parler. Il ne peut pas dire deux phrases complètes en kabyle pur. Quand il ne parle pas directement en arabe ou en français, (notamment les lettrés, la gentes féminine encore plus: signe de modernité se comprend) il s'exprime en kabyle arabisé ou en français kabylisé. Le phénomène s'accélère, avec les CD et les clips vidéo de ces pseudo-chanteurs de la dernière crue, qui sont entrain de lui assener le coup de grâce avec la bénédiction des média.

Aussi sont oubliées toutes les petites cérémonies qu’on organise au cours du grandissement d’un enfant pour célébrer l’apparition de ses premières dents, sa première coupe de cheveux, sa première sortie dehors, la première fois qu’il part au marché, le premier fagot de bois (ciste et romarin) qu’il ramène du champ, son premier jour de jeun …Nos enfants ne connaissent plus les contes de Loundja  de Meqideche ni celui de la vaches aux orphelins, et j’en passe. On lui importe tout, de ses premières tétées de «guigoz» des couches jetables, jusqu’à sa façon de penser et d’être…

 Comme tu vois on peut disserter sans finir à longueur de journée, tellement le sujet est grave

il nécessite beaucoup de recul.

Nos aïeux nous ont quant même légué quelques « inzan »ou proverbes qui résument un peu la situation tels : «ittukkek wezger ccna ! i we$yul acu$ef yerna ?»

                        (le Boeuf a rué soit, et l’âne pourquoi l’imite-t-il ?)   

                         «tayaziî tεεuned tikli n tsekkurt, tettu tikli n es »

                    (La poule en voulant imiter la marche de la perdrix a oublié la sienne)

 Pourtant  notre sage disait : « pour être du monde (de l’universel) il faut être suffisamment soi-même »

Et que dirait la psychanalyse (dont nous n’en sommes même pas néophytes au fait) :

Un complexe d’infériorité ? La haine de soi ?....

Je ne sais si tu vas trouver des éléments de réponses à tes questions .A chaud c'est tout ce que je peux te dire Salut. 

Je rajoute juste après cette vidéo et ce texte de Abbas Toumert, qui sont bien à propos.

Vidéo Par : Abbas Toumert     

Mohamed Tabeche m'a suggéré de tirer ce montage d'un projet plus personnel. J'ai trouvé l'idée sympa et surtout un petit défi de montrer l'intensité d'une troupe d'Idhebalen. A mon avis, les DJ's qui parcourent pendant l'été les villages de Kabylie ne pourront jamais rivaliser avec ces musiciens qui sont de véritables bête de scène avec leurs instruments traditionnels. L'écho de leur musique se prolonge longtemps après les fêtes aussi nous vous invitons à apprécier ce moment unique. 



envoyé par tabeche_mohamed

Youcef Allioui a été professeur d'économie et cadre financier en entreprise pendant près de 20 ans. Docteur en sociologie et en psychologie du travail, il a voué une grande partie de son temps aux enfants et aux jeunes en grande difficulté d'insertion scolaire et socioprofessionnelle au sein de la Ligue Française de l'Enseignement. Allez dans la page YouTube pour voir la suite

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