"Le mandat" de Ousmane Sembène

Publié le par Med Tabèche

            "Le mandat" est le titre d'un film de Ousmane Sembène sorti en 1968, adapté de son roman du même titre, édité en 1966. J'ai eu le privilège et le plaisir de voir ce film dans les années soixante dix, à la Radio Télévision Algérienne : RTA. Vu avec beaucoup d'intérêt, "Le mandat" est une amusante fiction, qui nous instruit sur nos voisins. En toile de fond une Afrique bariolée, désaxée, une fresque de la société sénégalaise post-indépendante, rongée par la corruption, l'ignorance et l'anarchique à l'instar de beaucoup d'autres pays d'Afrique fraîchement décolonisés. Dans une parfaite mise en scène qui met en relief les gestes et les comportements particuliers, on est vite happé par l'histoire et les élucubrations de Ibrahima, face à une administration vénale. Au fur et à mesure, on s'attache même à ce personnage principal loufoque et polygame, qui vie au dessus de ses moyens. On compatit même au "combat" d'un naïf, contre une administration féroce et corrompue, pour se faire délivrer une carte d'identité et encaisser le mandat envoyé par son neveu de Paris. La nouvelle est inhabituelle, elle met en branle tout le village…. 

            Ce film a obtenu le Prix de la critique internationale au Festival de Venise (1968), prix qu'il reçoit de nouveau en 1988. En 2004, il remporte le prix du Meilleur Film Étranger avec un autre film "Faat Kiné". La France lui décerne la médaille de la Légion d'honneur, remise à Dakar par l'ambassadeur de France quelques mois avant sa mort.

            Il me paraissait nécessaire de parler de ce personnage, beaucoup plus connu ailleurs qu'en Afrique et contribuer éventuellement à le faire découvrir à ceux qui ne le connaissent pas. 

                                               Biographie  

           Sembene-Ousmane.jpg  C'est au Sénégal, pays de Léopold Sédar Senghor, premier Africain à siéger à l'Académie Française, qu'est né, le 01 janvier 1923, Ousmane Sembène. Renvoyé du collège pour indiscipline, il effectue de nombreux petits métiers avant d'embarquer clandestinement pour la France en 1948, âgé alors de 25 ans. Il trouve du travail à Marseille comme docker et reste pendant une dizaine d'années. Il milite au parti communiste, syndiqué à la CGT et devient responsable syndical. Un accident l'immobilisa au lit, ce qui lui donne le temps de lire et d'écrire.

            Il sort son premier livre en 1956, "Docker noir", il pense que la camera peut l'aider à divulguer et à propager ses idées en Afrique postcoloniale, en proie à la corruption, l'analphabétisme, l'ignorance et la superstition. Il part en stage à Moscou, une année après, le studio Gorki le confirme comme metteur en scène.

 

            De retour à Dakar, âgé de 40 ans, il réalise un premier court métrage, "Borom sarrett" en 1963, sur les malheurs d'un chauffeur à Dakar, avec ce film, il est considéré comme le précurseur du cinéma africain. Il est décédé le 09 juin 2007 à Dakar (Sénégal)

 

 

Bibliographie
 

Romans connus :

  • 1956 : Le Docker noir, (rééd. Présence africaine), 2000, (ISBN 2-7087-0293-9)
  • 1957 : Ô pays, mon beau peuple
  • 1960 : Les Bouts de bois de Dieu
  • 1962 : Voltaïque
  • 1964 : L'Harmattan
  • 1965 : Le Mandat
  • 1966 : Vehi-Ciosane, ou, Blanche-Genèse
  • 1966 : Le Mandat, Présence africaine, réed. 2000, (ISBN 2-7087-0170-3)
  • 1973 : Xala, Présence africaine, rééd. 1995
  • 1981 : Le Dernier de l'Empire
  • 1987 : Niiwam, Présence africaine
  • 1987 : Taaw, Présence africaine

Filmographie

Réalisateur et Scénariste

Courts métrages

  • 1963 : Borom Sarret
  • 1963 : L’Empire songhay (documentaire)
  • 1964 : Niaye
  • 1969 : Borom sarret
  • 1970 : Taaw

Longs métrages

  • 1966 : La Noire de...
  • 1968 : Le Mandat (Mandabi)
  • 1971 : Emitaï (Dieu du tonnerre)
  • 1974 : Xala
  • 1976 : Ceddo (+ acteur)
  • 1987 : Camp de Thiaroye
  • 1992 : Guelwaar
  • 2000 : Faat Kiné
  • 2003 : Moolaadé

 

 

Interview de Ousmane Sembène

Réalisé par Guy Hennebelle en novembre 1968 pour la revue Jeune cinéma (n°34) à l'occasion de la sortie de son film "Le Mandat".

Qu'as-tu fait avant d'accéder au cinéma ? Et d'abord quel âge as-tu ?

Oh, je suis vieux, très vieux ! Je suis né en 1923, à Ziguinchor, au Sénégal. J'ai roulé ma bosse un peu partout et exercé des professions très variées : pêcheur, maçon, mécanicien. J'ai été docker au port de Marseille pendant dix ans. C'est grâce à l'Union Soviétique que je suis devenu metteur en scène : j'ai passé un an au studio Gorki à Moscou.

Auparavant, j'avais publié plusieurs livres : Docker noir et Oh pays, mon beau peuple en 1957, Voltaïque en 1962, L'Harmattan en 1964. En 1966, j'ai reçu le premier prix du roman au Festival des Arts Nègres à Dakar pour Vehi-Ciosane. C'est cette année-là que "Présence Africaine" a également publié Le Mandat dont j'ai tiré mon second long métrage.

Qu'as-tu voulu faire en tournant Le Mandat ?

Dans les pays d'Afrique noire francophone (et ailleurs), on assiste actuellement à la naissance d'une classe nouvelle qui n'est pas tellement composée de possédants mais plutôt d'intellectuels et de cadres administratifs. C'est l'apparition de cette «nouvelle classe africaine» que je dénonce. Je l'avais déjà fait dans Barrom Sarrett et "La noire de..." (bien que dans ce dernier film je stigmatise surtout le néo-colonialisme français et la nouvelle traite des Noirs).

Pour "Le Mandat" tu as reçu une avance sur recettes de trente millions d'anciens francs de Malraux, n'est-ce pas contradictoire ?

C'est effectivement une contradiction ! Mais c'est une contradiction mineure. Moi, je prends l'argent là où je le trouve. De toutes manières, je n'ai été l'objet d'aucune pression. Je suis relativement satisfait de cette forme de coproduction. Naturellement, ce n'est pas une formule valable à long terme : le développement du cinéma africain ne doit pas dépendre de la bonne volonté des milieux français. Mais, dans l'état actuel des choses, je suis prêt à m'allier avec le diable, tout en étant fermement décidé à ne renier aucune de mes convictions politiques. Ce n'est un mystère pour personne que je n'approuve pas le régime qui existe actuellement au Sénégal...

Peux-tu définir ta conception du cinéma ?

Ce qui m'intéresse, c'est d'exposer les problèmes du peuple auquel j'appartiens. Je ne cherche pas à faire du cinéma pour mes petits copains, pour un cercle restreint d'initiés. D'ailleurs, j'y reviendrai, je déteste les intellectuels de gauche du type parisien. Ce sont des fumistes. Pour moi, le cinéma est un moyen d'action politique. Sur le plan idéologique, je me réclame du marxisme-léninisme.

Mais à ce sujet, je tiens à ajouter deux choses : d'une part, je ne veux pas faire un cinéma de pancartes ; d'autre part, je ne pense pas qu'il soit possible de changer une situation donnée avec un seul film. Simplement, je crois que si nous, cinéastes africains, tournons une série de films orientés dans le même sens, nous parviendrons à modifier un tout petit peu les forces en présence, en développant la prise de conscience du peuple. J'aime Brecht et j'essaie de m'inspirer de son exemple.

Le Mandat est le premier long métrage tourné dans une langue africaine ?

Oui. Il est en ouolof, langue qui est parlée par 85 % des Sénégalais. Mais il existe deux versions du Mandat qui ont été tournées simultanément : l'une en français, l'autre en ouolof. C'était une clause du contrat. Je n'aime pas beaucoup la version française : le ton des acteurs y est faux et leur donne un air de pauvres types.

Quelle a été la réaction des Sénégalais après la projection du Mandat ?

Le film n'est pas encore sorti dans mon pays. Il ne sera pas censuré, du moins je l'espère, car Senghor a lu le scénario avant le tournage et l'a accepté. Mais il se trouve que toutes les salles de cinéma en Afrique noire francophone appartiennent à deux compagnies françaises : la S.E.C.M.A. et la C.O.M.A.C.I.C.O. Je trouve cette situation scandaleuse. J'ai déjà eu un procès avec l'une d'entre elles qui n'avait pas apprécié une accusation que j'avais lancée dans la presse.

Comment vas-tu faire pour le diffuser ?

D'une part, j'ai l'espoir de le vendre malgré tout à quelques pays africains comme la Tunisie et la Guinée. Pour ce qui est de mon pays, je vais devoir faire comme pour La noire de... : des tournées à l'intérieur, dans les villages. Ce sera la première fois, depuis que le cinéma existe, que les Sénégalais se verront vraiment dans un film, je me demande quelle sera leur réaction.

A Carthage, certains t'ont reproché de montrer une femme nue dans Le Mandat. On t'a accusé de vouloir faire du commercialisme à l'occidentale...

C'est pour mon plaisir personnel que j'ai situé cette femme. Je voulais suggérer surtout la pudeur africaine : le mari baisse les yeux devant sa femme sous la douche parce qu'il fait l'amour dans le noir. Voilà tout. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

On s'est étonné aussi du niveau de vie de ton chômeur, des toilettes de ses deux femmes...

Les robes de ses femmes ? Du tissu Boussac très bon marché. C'est vrai qu'il vit au-dessus de ses moyens, mon héros : mais c'est le cas de l'Afrique actuelle. Et puis il faut tenir compte de la solidarité du groupe.

Les acteurs sont des professionnels ?

Non. De toutes manières, je ne crois pas qu'un acteur professionnel puisse se mettre dans la peau d'un chômeur.

 Combien de temps a duré le tournage ?

Le tournage a duré cinq semaines. La préparation m'a demandé deux mois et demi. J'ai bénéficié d'une compréhension très grande de la population, à défaut de celle des autorités. Beaucoup de gens ont accepté de figurer bénévolement.

J'ai noté trois types principaux de reproches adressés ici et là au Mandat. Les uns ont dit que la critique était insuffisante, « enrobée de chocolat », d'autres ont estimé que tu avais grossi la réalité et donné une mauvaise image de tes compatriotes, d'autres encore ont trouvé que tu étais pessimiste, que tu brossais un tableau désespéré. Que réponds-tu à ces accusations ?

Ma critique serait enrobée de chocolat ? Je crois que la signification de mon film est très claire puisqu'il se termine par un appel au changement. Je répète encore une fois que je ne veux pas faire un cinéma de pancartes ! D'autre part, il faut être prudent. La censure est sévère. N'a-t-on pas créé des ennuis à un cinéaste africain, dans son pays même, parce qu'il montrait le remplacement, pourtant officiel, du drapeau français par les couleurs nationales ? J'aurais grossi la réalité ? Je ne le pense pas. La corruption, ça existe. Il y a chez nous des ministres qu'on appelle « Monsieur 15 % »... Je sais que tout le monde n'a pas aimé que je montre mon héros en train de roter «grossièrement» au début. Mais nous devons nous débarrasser de l'exotisme. J'aurais brossé un tableau désespéré ? Non. Il y a en Afrique des forces populaires en action qui finiront par l'emporter un jour. C'est le sens de la dernière scène du film. Je ne veux pas faire de démagogie à la jeunesse. La révolution, ce n'est pas une question d'âge, c'est une question de vie. Nos gouvernants étaient anticolonialistes dans leur jeunesse : maintenant ils ont mis beaucoup d'eau dans leur vin. Si un jour je fais un film sur les jeunes de mon pays, je serai extrêmement sévère.

 Pourquoi as-tu fait un film en couleurs ?

Je le voyais en noir et blanc. C'est le producteur qui a voulu la couleur. Je n'en suis pas trop content, car j'estime que les procédés en cours ne donnent pas de bons résultats actuellement sous nos cieux.

Comment envisages-tu le développement du cinéma en Afrique ?

Je ne suis pas prophète. Je peux dire simplement qu'il ne sera pas comme celui du Maghreb car les contextes culturels sont différents. Je suis inculte, moi, je ne m'embarrasse pas de formules préétablies. Je crois que ce sera un cinéma réaliste. L'absence de studios nous y contraindra d'ailleurs. D'autre part, je crois à la puissance des masses populaires.

En Afrique, le véritable analphabétisme, l'analphabétisme politique, se rencontre en haut de l'échelle sociale. Je pense aussi que nous, cinéastes africains, devons éviter de nous considérer comme automatiquement révolutionnaires sous prétexte que nous sommes des intellectuels. C'est un vice parisien. Enfin, je voudrais terminer en dénonçant le déluge de films occidentaux de série Z qui s'abat sur l'Afrique. C'est de la poudre aux yeux que l'on nous jette. De même que la traite avait commencé par les cadeaux de pacotille des esclavagistes, de même aujourd'hui on veut nous «avoir» en faisant miroiter devant nos yeux ébahis les modèles de "l'occidental way of life" ...

 

Écrits sur Sembène Ousmane

  • (fr) Serceau Daniel (dir.) « Sembène Ousmane », CinémAction, n° 34, 1985.
  • (fr) Bestman Martin T., Sembene Ousmane et l'esthétique du roman negro-africain, Sherbrooke, Éditions Naaan, 1981.
  • (fr) Bonfenda Khonde, Le néo-bourgeois de Dakar, d'après Sembene Ousmane, Université de Montréal, 1991 (M.A.).
  • (fr) Gadjigo Samba, Ousmane Sembène: Une conscience africaine, Paris, Homnisphères (collection Lattitudes noires), 2007.
  • (en) Gadjigo Samba, Ousmane Sembène: Dialogues with Critics and Writers, Amherst, University of Massachusetts Press, 1993.
  • (en) Gadjigo Samba et Niang Sada, « Interview with Ousmane Sembene », Research in African Literatures, 26:3 (automne 1995), p. 174-178.
  • (de) Haffner Pierre, « Der Widerstandskämpfer: Sembène Ousmane », Revue pour le cinéma français, n° 27-28, Institut français de Munich, 1989, p. 76-92.
  • (fr) Lanthiez-Schweitzer Marie A., Ousmane Sembène, romancier de l'Afrique émergente, University of British Columbia, 1976 (thèse)
  • (fr) Lelièvre Samuel (dir.), « Cinémas africains, une oasis dans le désert? », CinémAction, n° 106, 2003. (ISBN: 978-2854809800)
  • (en) Murphy David, Imagining Alternatives in Film and Fiction - Sembene, Oxford, Africa World Press Inc., 2001.
  • (fr) Niang Sada, Littérature et cinéma en Afrique francophone : Ousmane Sembène et Assia Djebar, Paris, L’Harmattan, 1996.
  • (en) Pfaff Françoise, The Cinema of Ousmane Sembène, New York, Londres, 1984.
  • (fr) Rufa'i Ahmed, L'image de la femme africaine dans l'œuvre d'Ousmane Sembene, Université de Sherbrooke, 1983 (M.A.).
  • (fr) Serceau Daniel (dir.) « Sembène Ousmane », CinémAction, n° 34, 1985.
  • (fr) Vieyra Paulin Soumanou, Ousmane Sembène : cinéaste. Première période 1962-1971, Paris, Présence Africaine, 1972, 244 p.

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