L'école des femmes

Publié le par Med Tabèche

 

        Depuis belle lurette je n'ai pas publié une ligne sur mon blog, j'ai fait un petit break en changeant de crémerie pour d'autres activités. Je profite de la Journée internationale de la francophonie, le 20 mars pour publier, ce petit article rédigé avec mon ami Omar Sider.

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        Des filles, des femmes rurales, mères ou grand-mère, septuagénaires voire octogénaires, prennent le chemin de l’école pour apprendre le français, dans un village de haute Kabylie, à Ait Issad.

 

        En prenant la route de Azazga vers Bouzegane, plus au sud, on bifurque sur Ifigha où a été trouvée une des rares inscriptions Libyco-berbère révélée par le fameux Boulifa (1er enseignant du kabyle à la fin du XIX°siècle). C’est en le dépassant de quelques kilomètres et en se rapprochant du massif du Djurdjura, qu’on trouve Ait Issad, étalé sur un versant en pente légère exposé vers le Sud-Est comme beaucoup de villages de Kabylie. Ses constructions sont récentes, beaucoup sont en pierres et la majorité ont des toits en tuiles, plus adaptés contre les fréquentes chutes de neige en hiver. Tout autour, ce sont des jardins plantés d’arbres fruitiers et de carrés de terre cultivés d’oignons, de fèves, de navets, de pommes de terre et d’ail … œuvres de femmes. Signe qui ne trompe guère et qui nous renseigne on ne peut mieux, qu’ici la femme, même "au foyer", n'est pas cloîtrée. Elle participe activement à la vie économique et bien plus que çà. En effet s’acquittant de toutes les tâches domestiques et  maîtrisant tous les métiers traditionnels que leur ont appris leurs mères (et qu’elles légueront elles aussi à leur progéniture), elles veulent maintenant s’approprier un outil de modernité : la langue française.

 

        Pour ce faire, elles se sont regroupées en association autour d’une étudiante qui leur donne des cours depuis deux ans déjà dans un local au cœur du village. Elles y viennent par groupe ou individuellement, dans leur gracieuse tenue traditionnelle. A l’intérieur de la classe, c’est le sérieux et le respect total entre l’élève et l’enseignant bien qu’elle soit, relativement leur fille ou petite-fille en âge puisqu‘elles sont toutes âgées, mères et même grand-mères. Elles s’assoient à deux par table après y être invitées. Elles écrivent, lisent et chantent en français. L’une d’elles occupe la table avec ses deux enfants en bas âge qu’elle ne trouve pas où les placer. Quelle leçon de volonté pour eux ! Leur inculquer cette vertu dès leur prime enfance, c’est leur laisser le plus fabuleux trésor en héritage quand ils en seront conscients. Ces femmes sont fières d’être des paysannes et ne sont nullement effarouchées d’être filmées ramenant du bois sur un âne, conduisant un tracteur, gardant des chèvres puis les traire, barattant le lait caillé pour extraire du beurre et du petit lait… . Elles viennent à l’école sans rien oublier ni abandonner de leur quotidien et de leurs traditions. Elles chantent «tibuqarine» ou les louanges pour la mariée le jour du «henni» aussi, elles récitent les litanies pour le mort, elles ressuscitent "anzar" (rituel d’antan pour demander à Dieu, la pluie en période de sécheresse)… Elles sont en somme les dépositaires de nos us et coutumes et surtout de toute l’oralité de nos ancêtres. 

 

      Ces personnes adultes, conscientes, veulent l'évolution positive universelle, elles cherchent l’amitié et les échanges culturels sans jamais se renier. Mouloud Mammeri disait "Pour être du monde (l’universalité) il faut être suffisamment soi-même".  Pour ces femmes-élèves c’est un rêve qui s’est réalisé : une renaissance, se disent-elles.  Elles peuvent à présent remplir leurs chèques, lire les messages sur leurs portables sans que personne ne sache le montant ou le contenu. Désormais elles peuvent s’orienter avec les plaques et les panneaux, lire la notice de leur médicament, ou déchiffrer les prix et les quittances… Tout ça, grâce à l’association, aux nombreuses personnes qui les soutiennent et bien sûr au bénévolat de l’enseignante.

 

         Nous de loin, cela nous donne un grand espoir si l’initiative et le comportement de ces femmes rurales fait tâche d’huile dans toute la Kabylie et en Algérie. Ce, pour plusieurs raisons et sur tous les plans et surtout un excellent barrage contre l’obscurantisme.

 

        Nous avons soutenu et aidé notre ami Hocine Kemmache, stagiaire de Studio21 école, pour porter à l'écran la superbe aventure des femmes de son village. Un documentaire de 40 minutes est produit, il sera présenté par ce jeune réalisateur, le lundi 25 mars 2013 à la grande salle de la maison de la culture Mouloud Mammeri à Tizi-ouzou, pour concourir dans la catégorie "Jeunes talents", au festival national du film amazigh, qui se déroulera à Tizi-Ouzou du 23 au 28 Mars 2013. 

                                                                                                   O. Sider & M. Tabeche

 

 

 

 

 

 


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