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Par Djafer Imlul Messaoudi, le 13 oct 2018


    Ce matin, j’ai les mollets tendus comme des cordes  d’arcs prêtes à rompre ; mes articulations coincent,  elles craquent comme si pour retrouver leur relative mobilité, elles se débarrassaient de la rouille, qui ronge leur mécanique ; le temps a fait son œuvre. A presque soixante dix ans, la carcasse ne répond plus ! L’élixir   de

jouvence, est une lubie de poète romantique ou une publicité d’une firme de cosmétiques à l’endroit de  quelques gériatres en mal de clientèle ! On a l’âge de ses  artères,   de ses muscles et de ses os ; à l’étude de l’anatomie doit suivre celle de l’archéologie du corps, quant au cerveau, il est là pour constater les dégâts; s’il est capable de résilience l’inadéquation avec le corps semble  bien souvent réelle.


    N’empêche : changer d’air a été bénéfique. Oxygénothérapie, dérouillage, convivialité nous ont accompagné tout le long du trajet ; tout le monde s’est lâché  comme des enfants pendant une récréation scolaire. Un sentiment de bien être et de liberté, nous a accompagné ; il faut si peu pour être heureux !

    C’était hier vendredi ; le téléphone me rappelle l’engagement que j’avais pris la veille pour participer à une randonnée pédestre avec un groupe d’amis. Six heures quarante minutes du matin, c’est Ravah matinal comme à son habitude ; je prépare mon viatique à la hâte et le rejoins au lieu indiqué : “amerkidoust“ dit “Agaraj“, au centre d’At Yanni.

    Il était là à attendre le reste de la troupe avec sa tenue de sportif comme en partance pour  une compétition,  son sac à dos bien accroché, il ressemble à un globe trotteur ; adepte de randonnées, de campings et de spéléologie il porte bien son âge ; le mien à une année prêt. Depuis quelques années,   les activités pédestres à travers le Djurdjura ont repris animées essentiellement par Mohamed Tabeche un ami commun de la même génération. Il faut noter que dans les années quatre vingt ces

militants écolo avaient créé un groupe de spéléologues dont la réputation avait dépassé les frontières. Rompus à l’exploration de gouffres et autres grottes ils ont étés sollicités naguère par une autre wilaya pour porter secours à un sinistré de la montagne : ils l’avaient fait avec bravoure.  L’intrusion des zombies dans le paysage avait cassé cette dynamique le sport de montagne était devenu risqué et aventureux pour rentrer implicitement  dans la catégorie des activités  « la yadjouz »- au sens propre comme au figuré- tout comme les activités culturelles et artistiques. C’était le temps des oukases, des nuages et des incertitudes.

 

  Le fourgon vient d’arriver. Nous prenons place accompagnés de la jovialité de Lghouti qui me fera savoir tout le long du parcours  sa connaissance parfaite des lieux et des différents itinéraires sa verve est succulente et comme un enfant il s’émerveille à la vue de chaque rocher,   de chaque arbre de chaque ruisseau en communion avec la nature, il nous transmet le bonheur qu’il éprouve. Un vrai coach le docteur ! Il positive.

    L’itinéraire était programmé vers le Sud-est, vers At Ouavan à partir du col de Tizi n koulal. Arrivés au niveau du carrefour éponyme nous descendons des véhicules pour nous présenter devant un groupe de militaires stationné à cet endroit,   un check point comme il s’en trouve un peu partout à travers le pays.   Notre initiative   était banale ; un acte citoyen en somme ; ayant décliné l’objet de notre présence et le parcours que nous avions programmé, l’officier malgré  notre insistance nous recommande de changer de direction ce que nous fîmes avec un peu de déception.  Nous décidons alors de changer d’orientation pour prendre le coté opposé vers le Nord-Ouest vers Tigjda.

    Entre Tizi n koulal et Tigjda la route commence franchement délabrée, caillouteuse à souhait elle renseigne sur l’état de sous développement de la région et sur l’ostracisme qu’elle subit ; ce tronçon de cinq kilomètres environs dépend géographiquement de la wilaya de Tizi ouzou au bout de ce calvaire le prolongement de cette même route est parfaitement goudronné et en plus balisé nous entrons dans la wilaya limitrophe celle bien nommée de Bouira : un même pays , une même région deux traitements différents. A croire que l’on vient de changer de patrie ou de fuseau horaire !

 

  Tigjda et le souvenir de Mustapha Muller un écolo avant l’heure un ancien moujahid porteur de valises pour alimenter en armes les maquis de l’ALN. D‘origine autrichienne, il prit fait et cause pour l’Idéal Algérien durant la guerre  puis continua une fois l’indépendance acquise à servir l’Algérie par son travail de gardien des lieux sacrés, responsable et protecteur du parc national du Djurdjura, il fit des émules pour l’amour et le respect de la nature. Elle était belle l’Algérie !  Elle était belle  la révolution ! 

    Les cèdres nous ouvrent majestueusement les bras, le silence qui règne dans ce coin de paradis nous invite à l’introspection et à la méditation ; il ya des édifices religieux sans spiritualité, il y a de la spiritualité dans des lieux naturels singuliers qui nous ont précédé dans l’existence et qui ne sont estampillés par  aucune chapelle. La piété véritable c’est le respect de la création, l’amour et le partage.

    Couchée comme une longue histoire sur un parchemin la montagne ondule et pointe vers le ciel son plus haut sommet Lalla khelidja ou la “main du juif“ ou “Talattat“  à chaque invasion sa prise de guerre, son empreinte. Mon pays creuset de diverses cultures se recroqueville et se met la tète sous le sable pour ne pas voir ; amputé de son histoire, de ses cultures il tarde à se réinventer.

   

Nous traversons Assoual un plateau jadis animé par la présence de familles venues prendre l’air ; depuis quelques temps goudronné il ressemble à un tarmac : un chancre en pleine nature ! il suffit, des bergers font paître leurs  troupeaux, un groupe d’adolescents s’entraine avec leur moniteur à un sport de combat , filles et garçons s’échauffent ; on entend leurs éclats de rire que répercute la montagne ; les sources jadis chantantes sont taries la terre a soif autant que la jeunesse. Ah si l’on pouvait libérer toutes ces énergies ; ce potentiel positif enfoui dans des millions de poitrines !

     A quelques encablures le trajet motorisé prend fin ; nous sommes à Tighzart ; les véhicules stationnés,   un groupe venu de Boumerdes nous rejoint, les appareils  cliquent et flashent pour des photos souvenir ; une plaque métallique rongée par la rouille indique l’altitude : mile quatre cent mètres. L’air est frais, le soleil est au rendez vous ; un gardien de parking

inattendu et auto proclamé nous apostrophe pour  nous demander de payer la dime ; les nouveaux corsaires profitent de la situation sécuritaire aléatoire  pour nous soutirer quelques dinars avec un chantage en filigrane ! Nous  nous exécutons pour éviter tout risque ; chez nous les malentendus nous piègent et nous gouvernent ce qui induit la suspicion  d’où naît la haine qui nous habite.

   

La randonnée pédestre commence ; tels des pèlerins nous abordons le chemin qui nous mènera douze kilomètres plus loin au terme de notre itinéraire à un village  quelconque sans identité architecturale  comme la majorité des villages de Kabylie ; à flanc de montagne il présente une géométrie basique des cubes sans âme qui évoquent plus un centre carcéral qu’un village de montagne ; c’est là que doit nous attendre Farid notre aimable transporteur. 
Tout au long de la marche le Djurdjura nous encercle ; la haute Kabylie est un espace circulaire avec des villages accrochés a flancs de la montagne sur un rayon de moins d’une centaine de kilomètres dans un vaste pays qui fait cinquante fois la Suisse. Une Suisse la notre sans fleurs, sans ordre, sans bien être. Un potentiel en friche !
 La marche est sans encombres ; aidés de nos cannes nous serpentons la région dominée par les monts qui ressemblent à des balcons ou séjournent quelques esprits bienveillants ou quelques santons comme il est de coutume d’entendre racontées leurs légendes par une vieille femme ou un berger : dernières sentinelles d’une époque qui a troqué sa véritable histoire, sa culture et ses coutumes contre une pseudo modernité dans laquelle se diluent nos dernières illusions jusqu’à perdre notre âme. 
L’entame est un peu raide,  les premiers pas pour moi sont difficiles ; je ramasse un bâton qui me servira d’appui ; me voyant ahaner, Djamal  en grand seigneur me prête sa canne qui me servira de troisième pied tout le long du parcours. De quadrupède à bipède me voilà tripède occasionnel par respect pour Pythagore.  
Inspirés par les lieux certains parmi nous convoquent la linguistique en taquinant la toponymie : tel nom a telle racine laquelle pourrait être arabe ou berbère ou les deux à la fois quand il devient difficile de trancher. Les langues ne sont pas figées elles épousent l’histoire mais il est bien de le savoir. At Mislayen At Saada, At Hamsi, At Argan, Ay Daoud … Ce  décryptage est un travail académique  qui devrait intéresser normalement les universitaires.

   

Des troupeaux de vaches faméliques paissent une herbe rare pour une fin d’automne plutôt chaude ; la sécheresse est bien présente ; les ruisseaux sont à sec aucun animal sauvage n’a été aperçu aucun oiseau ; même les singes d’habitude en nombre  dans leur habitat naturel restent invisibles ; peut être sont ils en transhumance à la recherche d’une improbable pitance dans les villages avoisinants. La désolation est au rendez vous. Il faut regarder avec le cœur pas avec les yeux pour ne pas gâcher ce moment tout de même privilégié.

    Une halte pour une collation et un brin de détente est décidée à Alma une clairière qui rappelle le stade du cinq juillet  et qui pourrait servir de terrain de golf pour les nouveaux riches ou de terrain de sport pour les enfants du peuple  ou des deux à la fois par intermittence  histoire de créer des liens entre la base et le sommet  ce qui suppose un pays normal.  La détente prend fin au bout d’une demi-heure ; le pédomètre indique qu’il nous reste  un peu plus d’un kilomètre pour boucler l’itinéraire. Nous empruntons le chemin dit des chèvres : abrupte, rocailleux;  il s’annonce par une légère cote puis s’allonge par une descente qui aboutit à l’entrée du village  laquelle est encadrée par deux flancs de montagne de part et d’autre ; en prolongement de cette « porte », un corridor nous accueille ; bouffé par les ronces nous l’empruntons avec moins d’aisance que les chèvres dont il porte le nom !
Au bout, après quatre heures de marche, on pose le pied sur une piste supposée agricole, qui nous mène au centre du village ; quelques salutations avec les habitants qui ne semblent pas surpris par notre présence. Des randonneurs ils ont en déjà vu.


“Ajbal mqabal ajbal wa abladi wallatli ahbal ya mali ya mali “  chantait Akli Yahyaten … Il y a soixante ans !
      

 

La randonnée
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Tag(s) : #Randonnées, #Djurdjura
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